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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 14:13
Portrait de Machiavel .

Portrait de Machiavel .

" C'est le bien général et non l'intérêt particulier qui fait la puissance d'un Etat ; et, on n'a en vue le bien public que dans les Républiques : on ne s'y détermine à faire que ce qu'y tourne à l'avantage commun et, si par hasard, on fait le malheur de quelques particuliers, tant de citoyens y trouveront de l'avantage qu'ils sont toujours assurés de l'emporter sur le petit nombre d'individus dont les intérêts sont blessés . " ( Machiavel, 1469-1527, Discours sur la première décade de Tite-Live ) .

Machiavel écrit à l'aube de la grande réforme protestante qui va déchirer la chrétienté et entraîner des guerres de religion qui ensanglanteront l'Europe durant deux siècles .

Machiavel ne cherche pas, comme l'avait fait Platon, à décrire la république idéale . Il ne s'intéresse pas à un Etat qui n'a jamais existé : il veut s'en tenir à la vérité effective du politique . Il ne se préoccupe pas de ce que l'homme devrait être, de la morale ; il fonde ses réflexions sur les comportements effectifs de l'homme : " Plusieurs se sont imaginé des républiques et des principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies . mais il y a si loin de la manière dont on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui devrair se faire append plutôt à se perdre qu'à se conserver " .

Pour Platon, les hommes se réunissent au départ, pour assurer grâce à la division du travail, leurs besoins de nourriture, de vêtements et de gîte . pour Machiavel, au contraire, les hommes se réunissent en société, essentiellement, pour des raisons de sécurité .

Cette affirmation pose aussitôt la question de savoir quelle est la nature de l'homme pour Machiavel .

Les hommes sont ingrats, changeants, menteurs et dupes, ennemis du danger et avides de gains . Les désirs de l'homme sont insatiables, il veut toujours plus et ne se contente jamais de ce qu'il a : " La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et en même temps l'impuissance de tout obtenir ; en sorte que le désir se trouvant toujours supérieur à nos moyens, il en résulte du dégoût pour ce qu'on possède et de l'ennui de soi-même ", ( Discours sur la première décade ... ) L"homme est le même, quelles que soient la société et l'époque . La nature de l'homme est immuable et il ne peut y avoir de progrès moral de l'humanité . Les moeurs peuvent changer mais ces changements s'inscrivent au sein de cycles historiques qui ne remettent pas en question la nature humaine . C'est parce que les hommes sont essentiellement méchants qu'ils doivent être contraints à la bonté, soit par la force et par la ruse, soit par des lois . Machiavel affirme donc que l'homme politique doit imiter ces deux bêtes que sont le lion et le renard pour fonder en Etat durable et stable . L'usage de la force seule est insuffisant, l'utilisation de la ruse est indispensable .

Dans une république, les lois et les tribunaux empêchent les citoyens ambitieux et puissants d'attenter à l'Etat, ils assurent le règlement pacifique des litiges entre particuliers, ils interdisent que des individus se coalisent pour régler leurs querelles par la violence . Des individus peuvent être opprimés par l'Etat, des injustices peuvent être commises mais dès lors que cette oppression est opérée par une autorité légale elle n'entraîne pas, pour machiavel, le principe du " mal " : le désordre dans l'Etat . 

Les hommes se laissent facilement tromper par l'apparence . Ce jugement s'applique autant au peuple qu'aux grands : " L'universalité des hommes se repaît de l'apparence comme de la réalité ; souvent même l'apparence les frappe et les satisfait plus que la réalité " ( le Prince ) . De ce constat, il résulte que pour obtenir l'appui de ses sujets ou des citoyens, le dirigeant politique doit paraître vertueux, sans l'être nécessairement, car le maintien et la consolidation de l'Etat peuvent requérir l'emploi de moyens condamnés par la morale traditionnelle . Machiavel parle abondamment de son contemporain le pape Alexandre VI Borgia qui feignait habilement être doté de toutes les vertus mais utilisait sans mesure la force et la ruse pour défendre ses intérêts et ceux de sa famille : " Alexandre VI ne fit jamais rien d'autre que piper le monde trouvant toujours sujet propre à tromper ... jamais homme ne fut plus ardent à donner des assurances, à promettre sa foi avec grands serments mais à moins l'observer " ( Le Prince ) . 

Paraître vertueux, mieux même, religieux, est un instrument nécessaire à la ruse .

[ Toute ressemblance avec des personnages, existant ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence . ]

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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 13:54
" Une nouvelle conception de l'identité s'impose à nous, d'urgence ! "

" Pour aller vers l'autre il faut avoir les bras ouverts et la tête haute, et l'on ne peut avoir les bras ouverts que si l'on a la tête haute " ( Amin Maalouf ) .

N'est-ce pas le propre de notre époque d'avoir fait de tous les hommes des migrants et des minoritaires ? Nous sommes tous contraints de vivre dans un univers qui ne ressemble plus à notre terroir d'origine : nous devons tous apprendre d'autres langues, d'autres langages, d'autres codes et nous avons tous l'impression que notre identité, en tout cas telle que nous l'imaginions depuis l'enfance, est en danger et cela du fait que l'évolution accélérée du monde nous a fait traverser en trente ans ce qu'autrefois nous traversions en cinq ou six générations . Aussi le statut de migrant n'est-il plus seulement celui d'une catégorie de personnes arrachées à leur milieu nourricier, il a acquis une valeur d'exemple .

" Avant de devenir un immigré, on est un émigré " . Avant d'arriver dans un pays, on a dû en quitter un autre et les sentiments d'une personne envers le pays qu'elle a quitté ne sont jamais simples . Si l'on est parti, c'est qu'il y avait des choses que l'on rejetait : la répression, l'insécurité,la pauvreté, l'absence d'avenir . Mais ce rejet s'accompagne toujours d'un sentiment de culpabilité à l'égard de proches que l'on s'en veut d'avoir abandonnés, de la maison où l'on a grandi, d'une enfance dont on s'éloigne . En même temps des attaches persistent : la langue, parfois la religion, la musique, les compagnons d'exil, les fêtes, la cuisine ... 

Parallèlement, les sentiments éprouvés envers le pays d'accueil ne sont pas moins ambigus . Si l'on y est venu c'est parce que on y espérait une vie meilleure pour soi-même et pour les siens, attente doublée d'une appréhension face à un inconnu car l'on se sait pris dans un rapport de force défavorable : on redoute d'être rejeté, humilié, on est à l'affût de toute attitude de mépris, d'ironie, de pitié . 

Alors le premier réflexe ne sera pas d'afficher sa différence mais de chercher à passer inaperçu . Le rêve secret de beaucoup de migrants, à l'arrivée, c'est d'imiter leurs hôtes et quelquefois ils y parviennent . Le plus souvent ils n'y parviennent pas parce qu'ils n'ont pas le bon accent, ni la bonne nuance de couleur, ni le nom ni le prénom ni les papiers qu'il faudrait . Alors, ils sont nombreux à se montrer par fierté, par bravade, par provocation plus différents qu'ils ne sont . Et dans tout ce nombre, certains vont aller bien plus loin, leur frustration débouchant sur une contestation brutale .

Et pourtant la sagesse voudrait que l'on porte un regard plus apaisé sur les tensions entre population autochtone, porteuse de culture locale et population plus récemment arrivée mais riche de traditions différentes .

En matière d'immigration, le premier écueil est celui qui fait voir le pays d'accueil comme " une page blanche où chacun pourrait écrire ce qui lui plaît ou comme un terrain vague où chacun pourrait s'installer avec armes et bagages, sans rien changer à ses gestes et habitudes " .

Le deuxième écueil, tout aussi nuisible, voudrait que le pays d'accueil  soit " une page déjà écrite et imprimée " comme une terre dont les lois , les valeurs, les croyances, les traits culturels auraient été écrits une fois pour toutes et auxquels les immigrants n'auraient plus qu'à se soumettre en silence .

Caricature ? Peut-être, mais parfois la caricature est nécessaire pour permettre à chacun de mesurer l'absurdité de sa position s'il la pousse jusqu'à sa conséquence ultime . Certes, certains continueront de s'entêter mais les hommes de bon sens avanceront vers un horizon moins fermé, fait de ponts et non de murs, à savoir que " la pays d'accueil n'est ni une page blanche, ni une page achevée mais une page que l'on écrit ensemble " .

Bien des conceptions ont prévalu durant des siècles qui ne sont pas acceptables aujourd'hui comme la suprématie prétendument " naturelle " de l'homme sur la femme, la hiérarchie des races ou même " l'apartheid " et bien d'autres ségrégations ; longtemps la torture fut considérée comme normale dans la pratique de la justice et l'esclavage apparut longtemps comme une réalité de la vie que de grands esprits du passé se gardaient bien de remettre en cause . Mais des idées nouvelles ont peu à peu réussi à s'imposer : l'idée que tout homme avait des droits qu'il fallait définir et respecter ; l'idée que les femmes devaient avoir les mêmes droits que les hommes ; l'idée que la nature méritait d'être préservée : l'idée qu'il existe pour tous les humains des intérêts communs ...

Cela veut dire que les idées qui ont prévalu tout au long de l'histoire ne sont pas nécessairement celles qui devront prévaloir dans les prochaines décennies et donc que, lorsque des idées nouvelles apparaissent, nous avons le devoir de reconsidérer nos attitudes, nos habitudes, nos croyances, nos mentalités, car le danger est toujours présent lorsque de nouvelles réalités apparaissent trop vite que nos mentalités ne demeurent à la traîne et qu'alors nous pouvons nous retrouver en train de combattre des incendies en les aspergeant de produits inflammables .

 

NB : d'après " Les identités meurtrières " de Amin Maalouf .

 

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 14:30
" Entre intégrisme et désintégration " .

" Et ceux qui ne pourront pas assumer leur propre diversité se retrouveront parmi les plus virulents des " tueurs identitaires " s'acharnant sur ceux qui représentent cette part d'eux-mêmes qu'ils voudraient oublier " ( Amin Maalouf, Les identités meurtrières " ) .

La conception qui réduit l'identité à une seule appartenance installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelquefois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs ou en partisans de tueurs . Leur vision du monde en devient distordue et ils ne raisonnent plus qu'à travers un seul concept : " Les Nôtres " . Dès lors que l'on estime n'appartenir qu'à une seule communauté, on se veut solidaire de son destin, seul compte le point de vue des " Nôtres ", qui est souvent celui des plus militants de la communauté, des plus démagogues, des plus enragés . Enragés qui vont, très vite, devenir tyranniques à l'égard du reste de la communauté, en particulier contre " les tièdes " que l'on dénonce, que l'on terrorise, que l'on punit comme " traîtres " et " renégats " .

Il est aisé d'imaginer de quelle manière le repli sur une appartenance unique peut pousser des hommes aux pires extrémités . Si l'on a bien instillé dans leur esprit le sentiment que " les autres " constituent une menace pour leur ethnie, leur religion, leur nation, tout ce qu'ils pourront faire pour écarter cette menace leur paraît parfaitement légitime ; même lorsqu'ils en arrivent à commettre des massacres, ils sont persuadés qu'il s'agit là d'une mesure nécessaire pour préserver la vie de leurs proches . Et comme tous ceux qui gravitent autour d'eux partagent ce sentiment , les massacreurs ont toujours bonne conscience, et même peuvent s'étonner de se voir appeler " criminels " . N'attendons pas d'eux qu'ils cherchent un seul instant à se mettre à la place de ceux de " l'autre bord " qui ne sont pas des victimes mais des coupables .

C'est pourquoi, criminels, ils ne peuvent pas l'être puisqu'ils ont seulement cherché à protéger leur vieille mère, leurs frères et soeurs et leurs enfants . 

Ce sentiment d'agir pour les siens, d'être porté par leurs prières et de se trouver en état de légitime défense est une caractéristique commune de tous ceux qui, ces dernières années et en tous points du globe, ont commis les crimes les plus abominables . Et il ne s'agit pas de cas isolés . En Afghanistan, au Pakistan, en Irak, en Palestine, en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Inde, en Indonésie, en Algérie, au Nigéria, au Soudan, en Birmanie, en Tchétchénie, en Syrie, au Yémen, hier et aujourd'hui, le monde est couvert de communautés blessées qui subissent encore des persécutions ou qui gardent le souvenir de souffrances anciennes et qui rêvent d'obtenir vengeance . Nous ne pouvons pas demeurer insensibles à leur calvaire, nous ne pouvons que partager leur désir de parler librement leur langue, de pratiquer sans crainte leur religion, de préserver leurs traditions . Mais nous devons veiller à ne pas glisser trop aisément de la compassion à la complaisance . 

Car le danger est grand, quand nous pardonnons trop hâtivement, à ceux qui ont souffert de l'arrogance coloniale, du racisme, de la xénophobie, de pardonner aussi leur propre arrogance nationaliste, leur propre racisme et leur xénophobie et du coup de nous désintéresser du sort de leurs victimes .

La tâche est complexe . On ne sait vraiment jamais où s'arrête la légitime revendication de l'identité et où commence l'empiétement sur les droits des autres .

Nous disions, hier, que le mot identité était " un faux-ami " . Il commence par refléter une aspiration légitime et soudain, le voilà devenu un instrument de guerre par le glissement d'un sens à un autre presque imperceptible, comme naturel, et nous nous y laissons tous prendre .

Tous les massacres qui ont eu lieu ces dernières années sont " liés " à des " dossiers identitaires " complexes et fort anciens . Quelquefois, les victimes sont désespérément les mêmes mais quelquefois aussi, les bourreaux d'hier deviennent les victimes d'aujourd'hui et les victimes d'hier, les bourreaux d'aujourd'hui . C'est bien pourquoi, dans ces conflits, toute complaisance est à bannir . 

Et c'est également pourquoi, lorsque les observateurs extérieurs que sont les médias, les experts, les diplomates, les hommes politiques,  se mêlent de ces jeux pervers, ils doivent le faire avec la plus grande circonspection et surtout avec la plus grande honnêteté car lorsqu'ils installent telle communauté dans le rôle de " l'agneau " et telle autre dans le rôle du " loup ", ce qu'ils font, peut-être parfois à leur insu, c'est accorder par avance l'impunité aux crimes des uns .

Et l'on peut se trouver parfois confronté à pire . Il s'agit de l'attitude que l'écrivain franco-libanais Amin Maalouf appelle le " laisser-tuer " . Celle des éternels sceptiques pour qui tout nouveau massacre n'est que répétition de l'histoire, qu'il en est ainsi de puis l'aube de l'humanité et qu'il est illusoire d'espérer que cela puisse changer .

Eh bien, non ! A l'ère de la mondialisation, du brassage accéléré et vertigineux des sociétés qui nous enveloppe tous, nous n'avons pas le droit d'imposer à des milliards d'êtres humains désemparés un seul choix : l'affirmation outrancière de leur identité ou la perte de toute identité, " l'intégrisme ou la désintégration " .

 

NB : d'après " Les identités meurtrières ", d'Amin Maalouf, ch. 4 .

 

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3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 14:30
écomusée-sainte-baume.asso.fr

écomusée-sainte-baume.asso.fr

" Le monde est une machine complexe qui ne se démonte pas avec un tournevis " ( Amin Maalouf, Les identités meurtrières ) .

Après chaque nouveau massacre d'origine ethnique, religieuse ou nationaliste, nous nous demandons, à juste titre, comment des êtres humains en arrivent à commettre de telles atrocités . Certains déchaînements nous paraissent incompréhensibles, leur logique indéchiffrable, alors, sans réponse satisfaisante, nous parlons, peut être un peu trop rapidement de folie : folie sanguinaire, folie meurtrière, folie ancestrale ou héréditaire . Et en un sens, il y a bien folie . Quand un homme en apparence jusque là sain d'esprit se transforme en tueur, il y a bien folie . Mais, attention !

Lorsqu'ils sont des milliers, des millions de tueurs, lorsque le phénomène se reproduit dans un pays, puis un autre, puis encore un suivant, au sein de cultures différentes , chez des adeptes de toutes les religions, comme chez ceux qui n'en professent aucune, invoquer la folie ne suffit plus .

Et nous devons nous poser alors la question fondamentale : est-ce que ce que nous appelons plus ou moins commodément " folie meurtrière " ne serait pas cette propension de nos semblables à se muer en " massacreurs " lorsqu'ils pensent " leur tribu " menacée ?

Le sentiment d'insécurité et de peur pour son groupe n'obéit que très rarement à des considérations rationnelles et il arrive souvent qu'il soit exagéré quand il ne devient pas carrément paranoïaque . Aussi, à partir du moment où une population a peur, c'est la réalité de la peur qui doit être prise en compte bien plus que la réalité de la menace .

Une revue des événements de ces dernières années nous permet d'affirmer qu'aucune appartenance ethnique, religieuse, nationale ou autre, prise séparément, prédispose au crime mais qu'il y faut la conjugaison de plusieurs de ces éléments et qu'une communauté humaine, pour peu qu'elle se sente humiliée ou menacée dans son existence, aura plus facilement tendance à produire des " tueurs " .

Dès lors, la bonne piste de réflexion, est plutôt la suivante : si des hommes de tous pays, de toutes conditions, de toutes croyances peuvent se transformer aussi facilement en " massacreurs ", si des fanatiques de tous poils parviennent à s'imposer aussi facilement comme des défenseurs d'une " certaine identité " - créée de toutes pièces -, c'est qu'il existe au-dessus de ces appartenances, une conception bien plus ancienne, dont l'humanité n'est pas vraiment sortie, qui prévaut encore dans le monde entier, " la conception tribale de l'identité " : admettons-le, enfin, pour éviter de nous tromper davantage .

A partir de là, notre travail paraîtra plus simple : lutter pour empêcher que les conditions d'émergence du " monstre " ne soient rassemblées . Et cela suppose observer, chercher à comprendre, spéculer, discuter, suggérer aussi telle et telle piste de réflexion .

C'est pourquoi " l'examen d'identité " auquel chacun de nous devrait s'astreindre, est une bonne démarche . Dès l'instant où l'on arrive à concevoir sa propre identité comme étant faite d'appartenances multiples, certaines liées à une histoire ethnique et d'autres pas, certaines liées à une tradition religieuse et d'autres pas, dès lors que l'on voit en soi-même, en ses propres origines, en sa trajectoire, divers confluents, diverses contributions, divers métissages, diverses influences plus subtiles voire contradictoires, un rapport différent avec les autres se crée tout comme avec sa propre " tribu " . 

Nous pouvons sortir du face à face mortifère - le " eux et nous " - où deux armées se préparent à s'affronter, parce que je suis désormais en mesure de constater qu'il y a , de " notre côté ", des gens avec qui je n'ai finalement que très peu de choses en commun, et il y a de " leur côté ", des personnes dont je peux me sentir extrêmement proche .

 

NB : d'après " Les identités meurtrières " d'Amin Maalouf, ch. 3 .

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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 15:05
Vue d'artiste sur les dissociations de la personnalité ( fr. wikipedia.org )

Vue d'artiste sur les dissociations de la personnalité ( fr. wikipedia.org )

" Toute une vie d'enseignant m'a appris à me méfier des mots . Ceux qui paraissent les plus limpides sont souvent les plus traîtres . L'un de ces faux-amis est justement " identité " . Nous croyons tout savoir sur lui et nous continuons à lui faire confiance même quand insidieusement certains prétendent lui faire dire le contraire " ( d'après Amin Maalouf ) .

L'année 2017 s'annonce sous les plus mauvais auspices : une année électorale où tout sera possible, même le pire . La question économique ayant été " éparpillée façon puzzle " par un Raoul Volfoni sans les fulgurances de Michel Audiard, nous allons être " mis en demeure ", que dis-je, " sommés " de choisir notre camp, " sommés " de réintégrer les rangs de la tribu gauloise, " assignés " à ne nous reconnaître que dans une seule identité, jugée supérieure et exclusive de toutes nos autres appartenances, à nous ancrer dans la conception la plus étroite, bigote, simpliste qui réduit l'identité entière à une seule appartenance que nous devrons proclamer avec rage, de celle à partir de laquelle on fabrique " les massacreurs " .

Et pourtant ! Sue ce qu'il est convenu d'appeler " une pièce d'identité ", on trouve nom, prénom, date et lieu de naissance, photo, énumération de certains traits physiques, empreintes digitales parfois, et aujourd'hui toutes les caractéristiques apportées par les progrès de la biométrie, toute une panoplie d'indices pour démontrer , sans confusion possible, que le porteur de ce document est " Untel " et qu'il n'existe pas parmi les milliards d'autres humains, une seule personne avec laquelle on puisse le confondre .

" Mon identité, c'est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne ", et dit ainsi, le mot identité devient une notion précise qui ne peut générer aucune confusion et ne se prête certainement pas aux assimilations totalisatrices à des groupes, plus ou moins artificiels, qui ne sont que le produit d'idéologies nées de contingences de l'histoire .

Nul besoin de longues démonstrations pour établir qu'il n'existe pas et ne peut exister deux être identiques et même si demain, on parvient à cloner des humains, comme on peut le redouter, ces clones ne seront identiques qu'à l'instant de leur naissance car, dès leurs premiers pas dans la vie, ils deviendront différents .

Pour résister aux futurs discours " identitaires " qui nous attendent, persuadons-nous de ces quelques vérités premières . 

L'identité de chaque être est constituée d'une foule d'éléments qui ne se limitent pas à ceux qui figurent sur les registres officiels, sur les documents administratifs . Pour la grande majorité d'entre nous, l'appartenance à une nationalité, parfois à deux ; à une religion, ou à aucune ; à un groupe ethnique ou linguistique ; à une famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution ; à un certain milieu social ... Et l'on peut allonger la liste qui est virtuellement illimitée ... On peut ressentir, en même temps, une appartenance plus ou moins forte à une province, à un village, à un quartier, à un clan, à un club sportif, à un syndicat, à une bande d'amis, à une entreprise, à une association, à une communauté dont les membres partagent une même passion, les mêmes préférences sexuelles, les mêmes handicaps physiques, ou sont confrontés aux mêmes nuisances .

Et que dire de ces accidents, heureux ou malheureux, de la vie, ces rencontres fortuites, qui soudain pèseront plus lourd dans notre sentiment d'identité que l'appartenance à un héritage millénaire ?

Et il faudrait soit faire rentrer toutes ces appartenances dans un seul moule soit en répudier le plus grand nombre pour n'en retenir qu'une " l'identité nationale " ? Mais dans quelle schizophrénie veut-on nous entraîner ? 

Si chacun des éléments ci-dessus peut se rencontrer chez un grand nombre d'individus, jamais on ne retrouve la même combinaison chez deux personnes différentes, et c'est cela qui fait la richesse de chacun, sa valeur propre .

Alors, en cette année 2017, refusons tous les discours des " réducteurs de têtes "  qui vont chercher à faire de nous des " morts-vivants " et sûrement pas des " citoyens " .

 

NB : d'après Amin Maalouf, " Les identités meurtrières ", chap.1, 1998, Ed . Grasset .

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 15:43
De l' Utopie ...

      Article d'octobre 2011 : réédition .

 

                                                                               

 

  J'ai publié hier la lettre de V. Hugo à Lamartine où il explique au poète les raisons pour lesquelles il a écrit " Les Misérables " : certains commentaires, lapidaires et sentencieux, m'ont déçu , du style : " Utopie ! "

Aussi, je ne résiste pas au plaisir de partager trois définitions de l'Utopie . La première est donnée par le philosophe et sociologue Henri Lefèbvre. Dans une interview donnée sur Radio France à l'occasion de la sortie de son livre: " Hegel,Marx, Nietzsche ou le Royaume des Ombres", en 1972, il dit ceci: 

   Le journaliste: "Je ne voudrais pas vous vexer...mais on dit que vous êtes un utopiste..."

H.L. : " Au contraire...vous m'honorez...Je revendique cette qualité...Ceux qui pensent arrêter leur regard sur l'horizon et se bornent à regarder ce qu'on voit, ceux qui revendiquent le pragmatisme et tentent de faire seulement avec ce qu'on a, n'ont aucune chance de tenter le monde...Seuls ceux qui regardent vers ce qu'on ne voit pas, ceux qui regardent au-delà de l'horizon sont réalistes. Ceux-là ont une chance de changer le monde. L'Utopie c'est ce qui est  au-delà de l'horizon . Notre raison connaît ce que nous ne voulons pas, ce qu'il faut absolument changer... Mais ce qui doit venir, ce que nous voulons, le monde totalement autre, nouveau, seul notre regard intérieur, seule l'utopie en nous, nous le montrent..."

Citons encore Ernst Bloch, ( Geist der Utopie, 1923 ) : " L'homme est essentiellement un être non fini . L'Utopie habite son être le plus intime . Au moment de sa mort, chacun de nous aurait besoin de plus de vie encore pour en terminer avec la vie ...

   ... Ce surplus de vie , nous ne l'aurons évidemment pas sur cette terre . Que reste-t-il donc à faire ? Nous en remettre à l'utopie . Ou plus précisément au désir de tout autre qui habitera chacun de ceux qui viendront après nous ...

   Au moment de notre agonie, nous devons nous en remettre aux autres, aux survivants, à ceux qui viennent après nous - et ils sont des milliards - parce qu'eux seuls pourront achever notre vie non finie ..."

Enfin, rappelons ce magnifique paradoxe du grand écrivain argentin, et aveugle à l'âge de 55 ans, Jorge Luis Borges : " L'utopie n'est visible qu'à l'oeil intérieur ."

   Et Borges avertit  les accapareurs de tous poils : " L'utopie est une force dévastatrice, mais personne ne la voit . Elle est historique parce qu'elle fait l'histoire " .

   " Le temps est la substance dont je suis fait ...Le temps est un fleuve qui m'emporte, mais je suis ce fleuve ..." ( El Hacedor .1953 ) .

Toute la confusion vient de ce qu'il est difficile de ranger parmi les héros triomphants,  les porteurs d'utopie . Ils sont plus familiers de la guillotine, du bûcher, de l'échafaud ou des pelotons d'exécution que des meetings victorieux et des lendemains qui chantent . Et pourtant ! Sans eux, toute humanité, toute espérance, auraient disparu depuis longtemps de notre planète .

 

 

NOTE: cités par J.Ziegler dans" L'Empire de la Honte" .Fayard . 2005 .

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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 15:33
Train emmenant les candidats à la primaire socialiste arrivant en gare de Solférino .

Train emmenant les candidats à la primaire socialiste arrivant en gare de Solférino .

"  Je ne suis pas un citoyen et je n'ai pas envie de le devenir . On n'a pas de devoirs par rapport à son pays, ça n'existe pas . On est des individus, pas des citoyens, ni des sujets . La France est un hôtel, rien de plus " , ( Michel Houellebecq ) . 

A l'automne 2010, l'écrivain Michel Houellebeck, recevant le prix Goncourt pour son livre " La carte et le territoire " déclamait, peut-être sans le savoir, le " Credo " de " la Caste " au pouvoir, ( propos rapportés par Le Monde du 11 novembre 2010 ) .

Il est d'abord important de rappeler les origines de la notion de " civis ", à la racine du mot " citoyen " .. Chez les latins, ce terme impliquait une " communauté d'habitat " pour compagnons à laquelle était rattachée une valeur de réciprocité . En langue germanique, le mot correspondant désigne " l'ami, le parent ou l'allié " ( Emile Benveniste, " Le vocabulaire des institutions indo-européennes ", 1969 ) . Dans les deux cas, le " civis " désignait une sorte de concitoyen engagé avec ses pairs dans la construction d'une " civitas ", " d'un monde commun " . L'historien Pierre Rosanvallon appelle cette démarche " la communalité " .

A l'occasion de la Révolution Française, le sens de cette  " communalité " s'était retrouvé étroitement attaché à l'expression des Droits de l'Homme et du Citoyen, lien qui allait en faire, en quelque sorte, " le coeur de l'idée d'égalité " . 

Force est de constater que les deux concepts se sont aujourd'hui fortement éloignés l'un de l'autre, le sens de la " communalité " s'atrophiant de façon spectaculaire et , avec lui, le sens de la " démocratie " .

L'analyse par la poussée coupable des individualismes, oublieux de l'intérêt général, liée au système néo-libéral est certes séduisante mais ne couvre pas tout le champ du processus d'atrophie de la construction d'un " commun " . N'a-t-on pas accordé une omnipotence aux Droits de l'Homme qui aurait éclipsé le souci du politique ? Insuffisant .

Il s'est passé autre chose . Les fondements sociologiques, et pourquoi ne pas le dire, anthropologiques, du vivre ensemble, sont atteints ce dont témoigne " la sécession des riches " ( P. Rosanvallon ), c'est à dire le fait que la frange la mieux lotie de la population vit désormais en dehors du " monde commun " . L'illustration la plus frappante nous est offerte par " les exilés fiscaux " qui font ouvertement sécession en se retirant matériellement de la solidarité nationale : ils restent juridiquement des citoyens mais ne sont plus partie prenante de la " communalité " .

Quand on pense qu'à Rome, le " Code théodosien " fustigeait les " anachorètes fiscaux ", ceux qui se dégageaient de leurs obligations sociales en quittant la ville où ils avaient leurs attaches .

Ces gens qui devraient être frappés " d'apatridie " ne sont que quelques dizaines de milliers dans chaque pays, mais leur niveau de fortune, les noms qu'ils portent et leur statut social, qu'ils soient entrepreneurs, artistes ou sportifs de premier plan en font les symboles criants du séparatisme à l'oeuvre . Mais plus largement, la distance prise par le 1% le plus riche avec le reste de la population crée les conditions d'un divorce explosif . Nous sommes revenus au milieu du XIXe siècle, au temps où " deux nations hostiles ", au sein de la même nation, donnaient le signal à un nouveau cycle révolutionnaire .

Et là encore, l'opposition entre riches et exclus, ne doit pas nous empêcher de voir l'extension et la dissémination d'un séparatisme social à l'oeuvere dans tout le corps social . C'est à tous les niveaux de l'échelle sociale que les comportements d'éviction et de distinction se sont développés dans un grand mouvement de recomposition des identités relatives .

" Le ghetto français n'est pas tant le lieu d'un affrontement entre inclus et exclus, que le théâtre sur lequel chaque groupe s'évertue à fuir ou à contourner le groupe immédiatement inférieur dans l'échelle des difficultés : les ouvriers fuyant les travailleurs immigrés, les classes moyennes supérieures qui esquivent les classes moyennes, les classes moyennes qui refusent de se mélanger aux employés, les classes supérieures qui prennent de la distance avec les classes intermédiaires ... ", montre le sociologue Eric Maurin dans " La république des Idées ", Seuil, 2004 .

S'il y a une évolution sociologique majeure qui peut caractériser le monde contemporain c'est bien celle de ce séparatisme social généralisé, bien plus que le progrès diffus d'un individualisme encore flou dans sa définition .

Cette dislocation du " commun " se trouve magistralement illustrée, de façon particulièrement visible, dans l'organisation de l'espace urbain : multiplication des ensembles résidentiels fermés ( gated comunities ), des quartiers homogénéisés, des quartiers abandonnés par la puissance publique . En France, ce phénomène est illustré par le refus des communes riches de construire des logements sociaux, en refus de toute mixité sociale .

Nous voici parvenus au temps de " l'homo munitus " - du latin " munere " signifiant fortifier, protéger -  ( Expression créée par l'Américain Greg Eghigian, professeur associé à l'Université de Pennsylvanie ) .

A partir de là, une question se pose . Comment " l'homme barricadé ", replié sur lui-même dans l'entre-soi contraint de ses doubles, enclin à une dépolitisation croissante, à une dévitalisation de l'ordre démocratique hérité des anciens Grecs,  pourrait-il aspirer à la venue d'un " Clisthène " moderne, porteur d'une idée iconoclaste : " l'organisation délibérée d'une vie commune entre des gens différents " ?

 

* Clisthène : homme politique ( Archonte ) et réformateur grec - vers 570 av. JC - qui posa les premiers fondements de la démocratie athénienne . Prenant acte de la fin d'un monde composé de groupes sociaux figés dans des logiques familiales, il y substitua un nouveau cadre de la vie politique dont le but était de " fondre " les habitants - l'expression est d'Aristote -  dans un même corps civique . Tout l'opposé du processus actuellement à l'oeuvre dans le monde occidental .

 

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 14:58
" Un homme ça s'empêche " *

" Nous avons basculé dans l'heure d'un pouvoir électronique immense et tutélaire ... absolu, détaillé, régulier, prévoyant,et doux ... " ( Eric Sadin, écrivain et philosophe ) .

* Albert Camus : " Le Premier Homme " .

Des politiques, tels Emmanuel Macron ou Nathalie Kosciusko Morizet, et bien d'autres, cherchent à nous entraîner dans ce qu'on pourrait appeler le pouvoir du " techno-libéralisme ", nouveau modèle dans lequel se vautre le néo-libéralisme, sous les coups de boutoir des start-up de la Silicon-Vallée : " Un monde où les écrans fascinent et où nous sommes surveillés, stimulés, excités puis endormis ... mais toujours sans violence ", ( Sébastien Lapaque, Marianne No 1027 du 2 décembre 2016 ) .

Dans son dernier livre " La silicolonisation du monde " ( Ed. L'échappée ), le philosophe Eric Sadin tente d'ouvrir des voies par où échapper au " libéralisme numérique " .

Les stratégies sont compliquées car ce que note d'emblée le philosophe c'est que nous sommes en face d'une colonisation douce : " Une colonisation d'un nouveau genre, plus complexe et moins unilatérale que les formes qu'elle prit au XXe siècle en s'incarnant dans des totalitarismes  d'une extrême barbarie . Une de ses caractéristiques principales étant qu'elle ne se vit pas comme une violence subie mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux qui entendent s'y soumettre : une adhésion planétaire au système source de nouvelles compétitions économiques et d'un élargissement sans fin des marchés " .

L'organisation économique antérieure avec ses systèmes lourds et centralisés des deux premières révolutions industrielles ont atteint leur limites dans les organisations pyramidales et rigides, les très grosses usines de production, qu'ils exigeaient . Les nouveaux maîtres du monde ( Google, Facebook, Apple ... ) ont alors imaginé - aidés en cela par les progrès fulgurants de l'électronique - de nouvelles organisations, des structures, petites unités, souples, conviviales, délivrées de tout pouvoir coercitif, fondées sur des " visions " qui mêlent savamment un certain " techno-romantisme " à " la fibre contestataire " propre à tout être humain et d'une redoutable efficacité pour diffuser le venin d'un " jeu " qui n'en est pas un . 

" Le mouvement, le jeu, l'improvisation, la transgression, la dérive ... " constituent le fond de commerce de la nouvelle économie,  autant d'idées nouvelles, libertaires en apparence, mais grosses de menaces pour " l'humanité de l'homme " . N'en voit-on pas tous les jours le résultat ? " Désastre de la communication totale, cauchemar du pseudo-dialogue, enfin rétabli, entre tous les individus, malfaisances en expansion de l'inter-activité, culte de l'horrible contact, dictature du proximisme, éloge des tribus, dissolution programmée des frontières symboliques et de toutes les différenciations ... ", recensait l'essayiste Philippe Muray, dans son ouvrage " Après l'histoire II ", en 2000, Ed. Les Belles Lettres ) .

Quand l'historien du droit et psychanalyste Philippe Legendre en appelle à Freud pour nous détourner de " l'enfer des capteurs " a-t-il totalement tort ? 

" Freud identifiait un malaise fondamental dans la civilisation comme résultant d'un processus nécessaire situé à la base de toute société devant, par des lois et des règles, freiner les pulsions des individus, générant de facto des frustrations, un malaise enfoui et partagé . Et si c'était cette structure-là, fondatrice de toute civilisation, qui actuellement s'effondre, autorisant chacun à vivre ses pulsions gérées par des systèmes chargés de continuellement les assouvir  ? " 

Ces systèmes, qui insidieusement, contribuent à nous défaire de notre libre jugement, de notre capacité singulière d'action .

Nous n'avons pas le choix : n'en déplaise à M. Macron ou à Mme Kosciusko Morizet, nous devons nous libérer au plus tôt de " l'enfer des capteurs et des objets connectés ", de  la réalité augmentée, des réseaux sociaux sans filtres, du voyage au bout de la nuit de nos consciences dans laquelle nous fait sombrer la soi-disant " raison numérique " .

Tel est le message d'Eric Sadin, dans la conclusion de son livre, conclusion qu'il intitule " Gloire de la limite " : " La limite est à la fois la conscience et la preuve que nombre de choses nous excèdent et que le réel ne peut s'ajuster à tout instant à notre volonté " .

Albert Camus dans " Le Premier Homme ", ne disait pas autre chose : " Un homme ça s'empêche " .

 

NB : à partir du billet de Sébastien Lapaque dans Marianne No 1027 du 2 décembre 2016, concernant le livre d'Eric Sadin .

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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 14:00
Photo " la gauche m'a tuer " .

Photo " la gauche m'a tuer " .

" Un jour chacun pensera exactement ce qu'il a envie de penser et tout le monde aura alors la même opinion " ( Andy Warhol ) .

En 1935, le sociologue et statisticien américain, George gallup, crée son entreprise de sondages d'opinion . Son raisonnement est le suivant : il est possible de déterminer l'opinion des gens en fonction de leur âge, de leur sexe, de leur habitat, de leur profession, de leur religion ... Sur la base de ces critères, la constitution d'un échantillon représentatif de la population totale permet de prévoir ce que pense l'opinion ... Les sondages étaient nés .

Trois ans plus tard, et sans s'en douter, le grand philosophe Gaston Bachelard, ( La formation de l'esprit scientifique, 1938 ) mettait à mal, cette propension à la prophétie, si peu scientifique .

La science dans son besoin d'achèvement comme dans son principe s'oppose absolument à l'opinion . S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion, de sorte que' en droit, l'opinion a toujours tort . L'opinion pense mal, en fait elle ne pense pas, elle traduit tout au plus des besoins en connaissances . En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître .

On ne peut rien fonder sur l'opinion, il faut d'abord la détruire - Marc Aurèle disait, la supprimer, pour aborder des mers plus apaisées - . Elle est le premier obstacle à surmonter . Il ne suffirait pas de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire . L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement . Avant tout, il faut savoir poser les problèmes . Et quoi qu'on dise de la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes . C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique . Pour l'esprit scientifique, la connaissance est une réponse à une question . S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique . Rien ne va de soi . Rien n'est donné . Tout est construit ... "

Il faut comprendre que la condition même de réalisation des sondages suppose la mise en suspens de tout esprit critique qui amènerait à discuter questions et à justifier les réponses, les sondeurs ont horreur de toute critique sur les présupposés de leur technique . Cela nous ramène donc à la mise en garde de G. Bachelard, nous restons bien dans le cadre de l'expression d'une opinion .

Il est une rubrique que les sondeurs ont subrepticement gommé de leurs enquêtes, ce sont les " non-répondants " . Progressivement, les refus de répondre  - et particulièrement aux enquêtes par internet qui constituent, aujourd'hui, la majorité des études menées - ont biaisé les échantillons en leur enlevant de plus en plus leur caractère représentatif . C'est un manque de rigueur évident, en effet, que de taire l'existence de ces " non-répondants " alors que leur refus de répondre engage des avis très différents, mais il est vrai que, pour le sondeur il est impossible de " redresser " - comme on dit - ces prises de position . Les internautes volontaires spontanés n'ont rien à voir avec ceux qui refusent de répondre .

Faute de pouvoir corriger ces distorsions, les sondages en ligne vont donc " filtrer " préalablement leurs sondés, traquant les plus motivés financièrement - par les petits cadeaux que les instituts offrent, désormais - puis les plus motivés politiquement, les plus enclins à répondre, et, tenez-vous bien, où se trouvent ces sondés spontanés et enthousiastes ? Réponse :  à l'extrême-droite, région où l'on s'agite le plus facilement pour dire ce qu'on a à dire .

C'est ainsi que les sondages par internet recrutent, aujourd'hui, plus facilement parmi les " ignorants " et les " fachos " . Il vaut mieux le savoir .

Nous ne dirons rien de ces journalistes qui dissertent quotidiennement sur ces résultats sans jamais douter de leur exactitude, soit par conviction, soit égarés qu'ils sont par leur relation exclusive avec les instituts de sondages, partageant la même proximité avec les personnalités, les lieux et les préoccupations de pouvoir .

C'est bien malheureux, car comme l'écrivait le philosophe : " S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique " .

 

NB : Réf. " Observatoire des sondages " .

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8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 14:36
Pastel : dunes dans le désert marocain ( alittelmarket ) .

Pastel : dunes dans le désert marocain ( alittelmarket ) .

" L'esprit chemine souterrainement à la manière d'une taupe malgré l'apparent chaos des événements " ( Friedich Hegel, image empruntée au Hamlet de Shakespeare ) .

Dans son livre " La Voie " de janvier 2011, le sociologue et philosophe Edgar Morin plante le tableau des temps qui viennent : " L'illusion d'un progrès conçu comme une loi de l'Histoire s'est dissipée à la fois dans les désastres de l'Est, les crises de l'Ouest,  les échecs du Sud, la découverte des menaces nucléaires et écologiques ... " Exit Hegel et sa profession de foi : " L'Histoire est progrès " .

Dans " L'ère du peuple ", Jean-Luc Mélenchon prend acte du constat morinien et  appelle à prendre conscience que nous sommes des citoyens de la " Terre-patrie " , que celle-ci est engagée dans " une bifurcation fondamentale " capable de provoquer l'extinction de la vie, s'interrogeant, en fin de livre : " On doit se demander s'il n'est pas déjà trop tard " .

De cet état des lieux, les activités humaines entraînent des dégâts irréversibles sur le climat et la biodiversité, il construit le concept majeur de sa démarche : " l'écosocialisme ", en écho au concept morinien de " Politique des civilisations " .

Des constats concrets, dont des chiffres saisissants ! De 2009 à 2014, en cinq ans, la population mondiale a augmenté d'un milliard d'individus, alors qu'il lui a fallu 200 000 ans pour atteindre le premier milliard, en 1920 ; 80% de la population vit en ville, en Europe et sur le continent américain :  la population urbaine du monde augmente de un million d'habitants par semaine . 

" Il faudrait plusieurs planètes pour répondre aux besoins si tout le monde vivait comme nous ", écrit-il, et cela est dû au modèle occidental productiviste du développement sans fin : " Le chaos qui s'avance est la conséquence directe du productivisme " .

Il propose donc, tout à fait logiquement, un " écosocialisme " qui doit rompre radicalement  avec - et là, notre vigilance est soudain mise en éveil -  " un certain socialisme productiviste stalinien ou maoïste ", pourquoi cet anachronisme,  quand Edgar Morin insiste davantage sur la nécessaire critique de " l'impérialisme occidentalo-centriste " , modèle de développement issu de la première révolution industrielle qui s'impose à la planète entière et la fait entrer dans une crise complexe, écologique, démographique, civilisationnelle .

Ne nous émouvons pas de trop, de ce curieux " écart ", puisque, presque aussitôt, JLM reprend l'ornière d'Edgar Morin dans les propositions d'action : le but devra être d'organiser les rapports économiques entre pays sur une base civilisée et négociée . Mettre fin au libre-échange, un ordre où l'autosuffisance devra être l'objectif, le transbordement l'exception ...

L'axe majeur de son écosocialisme étant la mise en place dans la Constitution, puis au niveau de l'ONU; d'un droit de l'homme nouveau : " La règle verte ", c'est à dire " l'interdiction de prélever à la Nature plus que ce qu'elle peut renouveler " dont il pense qu'elle permettrait de réguler la  prolifération d'objets obsolescents épuisant les ressources naturelles " .

JLM a également le mérite d'explorer l'environnement culturel attaché au " productivisme" : " Le système formate l'intimité de chacun " , et proclame donc la nécessité de mener la bataille culturelle pour nous émanciper de " l'ordre global et totalitaire " productiviste dont l'un des aspects est " l'envoûtement consumériste " ; E. Morin parle " d'intoxication consumériste " . JLM reprend ainsi l'idée du sociologue : " Pas de réforme de vie ni de réforme éthique sans réforme des conditions économiques et sociales du vivre ", et pas de réforme politique sans réforme de la pensée politique, laquelle suppose une réforme de la pensée elle-même " .

La dépendance des habitants du monde entier envers le système de production des biens notamment due à la généralisation du mode de vie urbain conduit à un paradoxe, l'émergence de l'individualisme . Plus l'individu est dépendant d'un système lointain quant à ses capacités de survie, de déplacement, de nourriture symbolique et culturelle, plus il a le sentiment de posséder une intériorité autonome et un intérêt personnel .

La dépendance envers le système techno-économique l'émancipe de son environnement humain immédiat .

A partir de ces constats, l'originalité de la pensée mélenchonienne tient dans la définition de modalités nouvelles et possibles de la conscientisation politique et des actions dans un tel contexte d'individualisme . Le caractère lointain des centres de décision techno - économico-politiques tendant à produire une indifférence sociale et une perte du sentiment démocratique que les oligarchies évidemment favorisent, la " ségrégation spatiale " tendant à rendre " la foule des grandes villes " inapte à être " un acteur collectif de l'histoire ", la reléguant  dans " une passivation consentante ", il faut prendre acte de cet empêchement, et miser sur le retournement de cette inertie " en conscience collective " ( selon le modèle sartrien de " la constitution du groupe " et des petits pois, dans " La critique de la raison dialectique " ) : des individus noyés dans " une indifférenciation sans signification " qui soudainement, à l'occasion d'un incident, prennent conscience qu'ils forment un groupe : des individus attendent un bus et s'ignorent, mais un incident survient, un retard anormal  et soudain ce retard rend visible le caractère collectif de la dépendance à l'égard du système de transport, " le groupe est né " .

Des " actions collectives spontanées " qui déclenchent des " révolutions citoyennes " et JLM en a plein à citer : prix du ticket de bus au Vénézuela ; augmentation du prix de l'eau en Bolivie ; exigence de transports dignes au Brésil ; défense d'un jardin public à Istanbul ...

JLM de conclure :  La révolution citoyenne est davantage dépendante de tels phénomènes imprévisibles mais qui sont des phénomènes de conscientisation que du " militantisme traditionnel " dont il faut bien constater la crise .

Et voilà comment une construction intellectuelle de qualité s'effondre sur le mur d'un rejet idéologique : " la conscientisation d'appartenance à un groupe " - expression d'un flou rédhibitoire et qui condamne à la fausse conscience  - contre " la conscience de classe ", qui veut que chaque classe sociale possède une certaine conscience de ce qu'elle peut accomplir, une conscience de sa position sociale et de sa capacité à agir .

 

NB : d'après la note de lecture de l'essayiste Pascale Fautrier, parue dans le magazine " Regards " du 30 octobre 2014 .

 

 

 

 

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