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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 15:17

"  Dans le capitalisme, plus personne ne s'étonne que certains hommes , appelés patrons, peuvent en amener d'autres à entrer dans leur désir et à s'activer pour eux . Tous les textes fondateurs de nos sociétés ont établi que l'essence même de la Liberté était que les uns étaient libres d'utiliser les autres, et les autres de se laisser utiliser par les une comme moyens . " ( Frédéric Lordon . Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza . )

 ( Illustration : statue de Spinoza .  commons.wikimedia.org ) .

 

 

Spinoza-statue-the-hague.jpg

 

   Mais quels super-pouvoirs les patrons possèdent-ils pour amener tant de gens à leur obéir ? L'une des plus vieilles ficelles de l'art de régner , pour faire oublier la domination aux dominés, reste de les rendre contents . ( Le panem et circensens de Juvénal ) .

   En fait celui qui décrit le mieux ce mécanisme du " contentement " est Spinoza, à partir du concept du " conatus " . Chacun de nous, dit le philosophe, est mû par le désir de faire quelque chose, un élan naturel, qui qui nous insuffle la force d'exister, l'énergie fondamentale qui habite les corps et les met en mouvement : " le conatus " .

   C'est l'énergie du désir, car être c'est être un être de désir . Pour Spinoza, donc, la liberté d'entreprendre, au sens du conatus, ce n'est pas autre chose que la liberté de désirer et de s'élancer à la poursuite de son désir .

   Dans ce champ là, Spinoza inscrit un deuxième désir, tout aussi fondamental, le désir de faire faire, dés lors qu'est admise comme naturelle et essentielle, par la société, la liberté d'embarquer d'autres puissances dans la poursuite de son désir à soi, ce qui n'est pas d'emblée évident . Le patron est donc un captateur de l'effort de ses subordonnés enrôlés au service " d'un désir-maître " .

   La méthode pour obtenir la mobilisation de personnes qui s'activent à réaliser un désir qui, primitivement, n'est pas le leur est, pour le patronat capitaliste, trés ordinaire : l'argent . On met le désir en route par l'intérêt, et l'intérêt c'est l'argent . L'effort ne peut rester persévérant dans l'être, comme désir, qu'en première personne, aussi le poursuivant doit-il être nécessairement appréhendé et décrit , et donc dit " intéressé " quand bien même son désir secret serait de donner ou de secourir .

   Dans le système capitaliste tout le monde doit être intéressé , c'est pourquoi le système offre toute une gamme de désirs à poursuivre, gamme qui commence par l'argent, seul média pour nous premettre de passer de " la vie nue ", de " la vie à reproduire " à une vie plus élaborée .

 

   Evidemment, pour que la poursuite de nos désirs passe bien par l'argent, deux mécanismes doivent être mis en place, que les théoriciens du système n'ont pas mis longtemps à identifier . Rendre la dépendance à l'argent incontournable : ce fut, d'abord, le rôle de la division du travail et le cadenassage de l'autoproduction, pour que tout devienne marchandise ; ce fut ensuite, l'invention de la dépendance au fournisseur d'argent, l'employeur et le banquier .

   L'incapacité de pourvoir par soi-même à ses besoins vitaux et la nécessité d'en passer par la division du travail, marchande, rendent l'accés à l'argent impératif et font de l'argent l'objet de désir cardinal, celui qui conditionne tous les autres .

   Remarquons ici, que le " conatus " du philosophe de l'idéalisme rejoint " les rapports sociaux... le rapport salarial comme  double  séparation des travailleurs d'avec les moyens et les les produits de la production ", du philosophe du matérialisme, Marx .

   A partir de là, le capitalisme familial, régulé, encadré, peut prospérer . c'est la période du fordisme . Il n'a plus qu'à faire entrer dans le rapport salarial, des occasions de joie à travers le développement de la consommation, la mise à portée d'un nombre important de biens, y adjoindre une dose de paternalisme, une couche de crédits d'un bon rapport mais qui n'étranglent pas le salarié et le tour de passe-passe idéologique est joué : le salarié se dissocie du consommateur et finit par s'identifier, grâce à des médias complices du capitalisme, au seul consommateur , son statut de salarié devenant accessoire .

   L'aliénation joyeuse à la marchandise peut aller trés loin, et accepter de se charger d'émotions négatives et pesantes comme les affres de l'endettement .

 

   Mais il y a une trentaine d'années le système va commencer à se dérégler . Des transformations essentielles atteignent le système financier : apparition d'un actionnariat sous forme de fonds, insatiables, et explosion de la libre-concurrence faussée par mille artifices,  dérégulation des marchés de biens et de services , le tout renversant le rapport de force capital-travail au détriment du second terme et à un point tel que le premier se sent autorisé à tout exiger sans que quiconque ose se dresser devant lui .

   Le monde capitaliste a ainsi basculé " dans le délire de l'illimité " ,  nous devons comprendre, dans le délire d'un " conatus " non plus de poursuite d'un désir, mais du suivi imposé, " de la coopération forcée " par la peur, avec " le désir-maître capitaliste " .

   La peur se substitue à la joie d'un désir assouvi  : peur des délocalisations, du plan social, de la perte d'emploi, donc peur de ne plus avoir les moyens " de reproduction de la vie ", terreur portée à un niveau d'incandescence tel, qu'elle permet d'obtenir du salarié un supplément d'assujettissement et de mobilisation productive jamais atteint .

 

   L'allure à laquelle ce nouveau système veut avancer porte un nom : " la liquéfaction de la force de travail " . Comprenons, rendre le volume de l'emploi global aussi fluide que possible, réversible à tout moment et aussi facilement ajustable que les " porte-feuilles financiers " qui courent de place en place - boursière - via les ordinateurs . ( Les économistes désignent gentiment le phénomène par l'expression : mobilité professionnelle . ) .

   Les " enrôlés " de ce nouveau monde n'ont plus qu'un horizon d'extrême incertitude ! Mais l'histoire , la vraie, nous apprend que c'est toujours dans les temps des incertitudes extrêmes que se sont levés les ferments des résistances qui suivirent .

 

 

   NB : d'aprés Rémy Gyger . www.suisse.attac.org : sortir du capitalisme : désir et servitude .

   

   

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Published by regain2012 - dans philosophie
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commentaires

Pioch Charles 19/09/2014 14:12

Vous avez raison, par paresse , on englobe les gens sous un même vocable ; en essentialisant, nous prêtons à tel ou tel groupe des défauts qui n'appartiennent qu'à certains individus, fussent-ils majoritaires . Dire " les patrons ", n'échappe pas à cette règle, les mauvaises manières de quelques-uns ne doivent pas nous aveugler sur le comportement de tous les autres .

JulosBananos 17/09/2014 21:14

J'ai deux potes "patrons", qui ont le pouvoir de faire se mobiliser les autres pour accomplir des actions qu'ils n'arriveraient pas à réaliser sans lui. C'est incroyable, mais c'est comme ça, c'est humain. Chacun des deux doit apprendre à contrôler ce pouvoir pour qu'il reste au service d'actions qui rendent heureux aussi ceux qui les accomplissent sous leur influence, et cet apprentissage n'est pas facile. Pour se faire ils doivent apprendre à écouter les autres et pas seulement leur "flamme intérieure". Bien entendu je ne parle pas des patrons-salopards, qui ont échoué dans cet apprentissage, définitivement, ou qui ne cherchent que le pouvoir pour le pouvoir, et qui aiment dominer. Ceux-là jouent au sado-masochisme, et trouvent plaisir à faire souffrir. Je parle des patrons qui ont l'impression d'être au service d'un idéal, d'une force qui les dépassent, et ont l'impression eux-mêmes d'obéir à des forces positives qui commandent l'action. Il faut trouver un système qui laisse libre d'exister cette relation meneur-mené, sans tuer l'initiative et l'esprit d'entreprendre et sans empêcher que des gens suivent les meneurs, mais un système qui protège contre les abus, et qui force les meneurs à écouter les suiveurs, car parmi ceux d'entre nous qui n'ont pas l'envie ou le penchant naturel d'être chef, il y a beaucoup de richesse à découvrir si on leur demande leur avis. C'est ça qu'est pas facile, u tel système respectueux des deux tendances meneur-mené. Qu'est-ce que vous en pensez ?

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