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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 15:29

" C'est ainsi que les cultivateurs du vin de Chambertin le vendent tout jusqu'à la dernière bouteille et se pourvoient dans le pays d'autre vin plus commun pour leur boisson ..." ( Turgot  . 1727 - 1781 - Contrôleur Général des Finances de Louis XVI ) .

( Illustration :  acontretemps.org ) .Roberto_Ambrosoli.jpg

 

   Généralement, c'est beaucoup moins par l'épargne sur la dépense des revenus que par le bon emploi de cette dépense que l'on parvient à la formation des capitaux , affirmait Turgot .

   " Il y a une manière profitable de dépenser et une manière folle . Mais on peut étendre encore cette division . La dépense folle est une dépense extraordinaire qui consumerait des capitaux sans nécessité ; la dépense stérile est la dépense journalière qui n'accroîtrait ni ne diminerait la somme des capitaux ; la dépense conservatrice serait celle qui se ferait pour les travaux qui ne produisent point de richesses, mais qui les approprient à des usages durables, moyennant lesquels on peut jouir à la fois, et pendant un assez long espace de temps du fruit du travail et des récoltes de plusieurs années : telles sont les dépenses en construction de maisons, en fabrication de machines et de meubles ... Enfin, vient la dépense productive, celle qui paye les travaux par lesquels on accroît réellement la masse des productions que l'on consomme pour les besoins journaliers et celle des matières premières dont on peut, au moyen des dépenses conservatrices, faire des richesses de jouissance durable .

   Cela posé, nous croyons évident que le meilleur moyen pour accroître les capitaux, est la dépense productive et aprés elle la dépense conservatrice . Mais l'épargne n'est pas productive, elle n'est même, en général, que trés imparfaitement conservatrice . Elle peut être destructive et nuisible lorsqu'elle se fait sur le dos des dépenses qui auraient été productives ou seulement profitables .

   Il faut donc écarter la simple idée d'épargne dans les éléments de la formation des capitaux .

 

   Dés le premier état de l'homme qui vit de de productions spontanées, ce n'est pas l'épargne de ces productions qui le conduit à améliorer sa situation et à former un capital plus ou moins grand . Lorsqu'il a trouvé de quoi dîner, ce serait en vain qu'il jeûnerait pour épargner ; si, d'ailleurs il demaurait oisif, il risquerait fort de jeûner longtemps par nécessité . Le moyen naturel d'acquérir, de profiter, d'amasser, de s'enrichir est le travail ; premièrement de la recherche, puis de la conservation et enfin de la culture .

   Mais pour travailler, il faut d'abord que le travailleur subsiste . Il ne peut subsister que par la consommation des productions de la terre ou des eaux ; et cette consommation est une dépense . Il faut aussi pour travailler avec succés qu'il ait des instruments ; soit qu'il emploie une partie de son temps à les fabriquer lui-même, soit qu'il les acquière, par le moyen de l'échange avec ceux qui les auraient fabriqués et qui ont consommé en fabriquant .

   Les choses qu'il donne en échange, ou les consommations qu'il est obligé de faire, sont encore une dépense . Ce n'est donc que par des dépenses faites avec intelligence et à bon escient et non par des épargnes que l'on peut augmenter sa fortune dans le commencement des sociétés, avant que les arts multipliés et perfectionnés et l'introduction de l'argent dans le commerce, aient étendu et compliqué la circulation des richesses et des travaux .

   Mais dans la société toute formée, l'épargne a des effets plus dangereux encore .

 

   Dés que les travaux se sont partagés au point que chacun se trouve naturellement fixé à un seul genre d'entreprise, qu'un cultivateur ne fait que du blé, tandis que l'autre ne fait que du vin, qu'un manufacturier ne fabrique que des étoffes de laine alors que son voisin ne se livre qu'à la préparation des cuirs, que tout entrepreneur se charge de fournir la société d'un seul article dans la masse des consommations et se soumet à acheter  lui-même tout le reste de ce qui pourra être utile à sa consommation personnelle et à ses agents, , il faut, pour compléter la distribution des richesses, des subsistances et des jouissances entre tous les membres de la société, que tout ce qui se cultive et se fabrique soit vendu et acheté , excepté dans chaque espèce, la quantité que chaque entrepreneur a pu se réserver directement .

   Il y a même plusieurs genres de travaux précieux où l'entrepreneur ne garde rien du tout de ce qu'il fait naître, vend tout le fruit de son travail et de ses avances, se prive de la consommation des objets de son labeur et rachète des objets du même genre à des qualités inférieures pour faire des consommations moins coûteuses .

 

   Mais pour que tout ce qui se cultive et se fabrique puisse être vendu, il faut que tous ceux qui reçoivent de la nature et de leur travail des revenus, des reprises ou des salaires, qui sont les uniques moyens d'acheter, mettent ces moyens d'acheter en circulation .

   Car ce serait en vain que la moitié de la société mettrait tous les les fruits de son travail d'une année en vente, si l'autre moitié refusait d'acheter et s'obstinait à garder par épargne tout, ou une forte partie de ses moyens de payer . La première moitié ne pourrait pas tout vendre, ou vendrait à perte, ce qui ruinerait la culture et les travaux de tous ceux qui n'en retireraient que leurs frais et qui ne pourraient plus pourvoir à la dépense conservatrice . 

 

   Il ne s'en suit pas de là, qu'il faille , pour entretenir la société dans un état de richesse , pour animer la circulation des biens, donner la subsistance à beaucoup de gens, dépenser tout son revenu sans règles . Ce dont il s'agit n'est pas d'épargner les revenus, encore moins de dépenser au hasard les capitaux, mais de dépenser avec intelligence, tout ce qu'on peut dépenser pour payer des travaux utiles .

   Il n'en coûte pas plus pour faire subsister un travailleur qu'un homme oisif . Il n'en coûte pas plus pour un travailleur productif ou utile que pour un salarié dont l'utilité serait nulle .

   C'est donc à ceux qui distribuent des salaires à savoir qu'il vaut mieux employer des laboureurs, des vignerons, des pâtres, des maçons, des pionniers, pour avoir des récoltes, pour soigner et multiplier des troupeaux, pour bâtir des maisons et creuser des canaux ...

   C'est la bonne administration qui augmente vraiment les capitaux par des dépenses fructueuses ; ce ne sont pas les épargnes mais les dépenses bien dirigées qui sont la source de l'amélioration des fortunes ...

   La totalité des richesses d'une Nation, c'est donc la totalité des richesses stables et durables, des capitaux qui sont les moyens qui servent à cette nation à se procurer les productions ou les richesses de consommation annuellement renaissantes qui la font subsister . "

 ( Turgot : " Réflexions sur la formation et la distribution des richesses ", publié par Dupont De Nemours en 1770 ) .

 

   Turgot n'a jamais été reconnu comme un des grands économistes du XVIIIe s. Pourtant il fut, sans ambigüité, un partisan du libre-échange, mais dérangea par ses considérations, comme le montre le texte qui précède, sur la nécessité d'investir dans la production, dans les infra-structures durables qui soutiennent la production et la circulation des marchandises, sur la nécessité de rémunérer correctement les travailleurs productifs, sur la stupidité d'épargner dans l'attente d'autres gains que ceux de la production, attitude source de déclin .

   Si certaines réflexions peuvent paraître naïves, elles n'en représentent pas moins de vraies leçons à nos pervers financiers d'aujourd'hui .


   

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Published by regain2012 - dans Economie
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