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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 12:55

" Durant la première moitié  du XVIIIe siècle, les inégalités s'accroissent ;  37% des hommes ont un salaire inférieur d'un quart à la subsistance indispensable ! On naît pauvre, on ne peut que mourir pauvre, et il faut sans cesse déployer des prouesses pour survivre . L'antique charité, les procédures d'exclusion ne suffisent plus à contenir le flux croissant des misérables . La pauvreté fait désormais peur, et elle est une menace pour les nantis ." ( Daniel Roche . La France des Lumières .)

   ( Illustration : autopsie-du-monde.over-blog.com ) .

 

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   Etrange et extraordinaire XVIIIe siècle qui commence avec une image du peuple " étrange monstre doté de tous les caractères paradoxaux de la différence, et de l'exotisme " . Le vocabulaire d'alors qui sert à désigner les différentes facettes du peuple est révélateur : " ruturier, canaille, vulgaire, mendiant, pauvre, rustre, badaud, plèbe, populace " ; par opposition aux catégories relevées : " nobles, clercs, riches, gens de bien, savants ."

   Etrange XVIIIe siècle qui se termine par " un peuple souverain " dans les convulsions d'une révolution .

   Au milieu du siècle, c'est un abbé, l'abbé Coyer, " Dissertation sur la nature du peuple"  ,  qui exprime le mieux la pensée traditionnelle, en résistance à la philosophie nouvelle : " Les choses vont si loin, que le peuple lui-même questionne sur son état : sommes-nous des bêtes ? Peuple ! cela se pourrait . Charge-toi avec la bête de somme, retourne la terre avec les animaux, et contente-toi si on ne te laisse pas mourir de misère : voilà tout ce que le politique te doit ." ( Cité par Daniel Roche .1 )

   Les élites dirigeantes, qui pensent l'expansion économique, sont moins brutales, mais restent réservées sur une représentation plus humaniste du peuple qui garde son infériorité et sa vulgarité culturelles . Dans ces classes prêtes à l'ouverture économique et sociale, le peuple " continue d'incarner les valeurs de la profusion, du gaspillage, des biens matériels, du libertinage, les vieilles survivances païennes bachiques, la fuite incontrôlée du temps, de l'argent, du travail ."(1) .

   Mais c'est un autre ecclésiastique qui prend le contre-pied total de la tradition en appelant le peuple à se saisir de sa toute puissance : " Retenez vous-mêmes par vos mains toutes ces richesses et tous ces biens que vous faites si abondamment venir à la sueur de vos corps, retenez-les pour vous-mêmes, et pour les vôtres, n'en donnez rien à ces superbes et riches fainéants, n'en donnez rien à ces superbes et orgueilleux tyrans ni à ceux qui les servent " . ( Cité par D. Roche (1) . L'abbé meslier, fut qualifié de socialiste et même de communiste , au XIXe siècle . Son travail, " Le testament de l'Abbé Meslier"  fut édité en 1762 par Voltaire, qui le fit connaître .)

   Ces deux exemples montrent entre quelles limites évoluait le débat sur la place du peuple dans la vie politique, débat qui se nourrissait d'une deuxième polémique sur le droit à l'éducation, de ce même peuple .

   Il ne faut pas croire que cette polémique fut de tout repos ou consensuelle, d'emblée, au sein des philosophes des Lumières . Pour la grande majorité de ceux-ci, comme en témoignent les réponses aux questions soumise par les Académies ou les sociétés savantes,  il s'agit de libérer l'esprit humain par une instruction fondée sur les valeurs rationnelles, techniques et scientifiques, mais soutenues avec prudence par des gouvernements éclairés, car le peuple reste un univers de déraison, de caprice, de passion, d'irritabilité : c'est la position de Voltaire . L'éducation du peuple ne peut être que contenue dans de justes limites . " Elle se conçoit moins pour libérer les classes populaires que pour les rendre économiquement plus efficaces et socialement plus dociles ." ( Daniel Roche .)

  Seuls vont jusqu'au bout de la logique des Lumières, Condorcet et Rousseau ." On doit instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits et les exercer, pour être instruit de ses devoirs et les bien remplir ; pour juger ses propres actions et celles des autres d'aprés ses propres lumières et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine...pour se défendre contre les préjugés avec les seules forces de la raison ." ( Esquisse d'un tableau des progrés de l'esprit humain .)

 

   Le peuple est-il dupe de ces débats ou s'éveille-t-il , peu à peu, à sa toute puissance et à l'idée qu'une part essentielle lui est dévolue dans la vie politique ?

   J'ai une vision personnelle de la chose, à travers la place que tient le personnage d'Arlequin, dans la Commedia dell'arte d'abord, puis dans le théâtre de foire trés apprécié au XVIIIe siècle, et chez Marivaux ensuite .

   Personnage peu intelligent, famélique, crédule, paresseux, toujours en quête de nourriture, capable de tous les stratagèmes et acrobaties pour trouver à manger . Mais sa passion favorite c'est dormir . Habillé de morceaux de tissus de toutes les couleurs, qu'il coud sur lui à mesure qu'il en trouve, il est dans le théâtre italien, avec son masque noir, une sorte de mauvais génie surgi de l'enfer .

   Pour ma part, son accoutrement, sa recherche permanente de nourriture, la bouteille qu'il tient à la main, qui signifie qu'il est toujours ivre et donc que le spectateur ne doit pas accorder d'importance à ses propos, de même que le gourdin dont il est affublé, signe du danger qu'il représente, me font penser qu'il est l'incarnation du peuple, du pauvre , tout à fait à sa place  au théâtre, qui participe au mouvement des idées de ce siècle .

   D'ailleurs, Marivaux n'en fait-il pas, dans ses pièces, le symbole de " la soumission feinte " ? Arlequin représente pour moi l'homme du peuple " en défiance constante vis-à-vis de tous ceux qui entendent punir et surveiller, discipliner et contraindre, rendre économes et sages les comportements des peuples ".(1) . Il est la preuve qu'on peut ruser, éviter, résister .


   Il n'est donc pas inintéressant de se pencher sur le livre d'un compagnon-vitrier parisien, compagnon du devoir, du XVIIIe siècle, Jacques Louis Ménétra(1) qui , aprés son tour de France de sept ans, écrit " le journal de sa vie" et tient la plume pour tous ces ouvriers " conscients de l'incommensurable écart qui sépare leur vie au quotidien du monde des puissants ."

   Ménétra, inversant les rôles, à mon sens par pur stratagème littéraire, présente sa métaphore du pouvoir absolu, sous l'image de trois arlequins . Arlequin de la Commedia dell'Arte dupe les autres ; pour Ménétra, le pouvoir absolu manipule le peuple, à partir de trois armes séculaires, qu'il faut dénoncer .

   Le premier arlequin, c'est le bourreau royal, " l'exécuteur des hautes oeuvres", celui qui saisit les perdants ; c'est l'image de la répression, qui doit maintenir le peuple docile, par la crainte, pour le plus grand bien des classes dirigeantes .

   Le deuxième arlequin, c'est l'archevêque de Paris, le symbole du pouvoir de l'église , habile à duper les populations par la superstition .

   Le troisième arlequin, c'est le fâmeux acteur forain, Carlin, trés célèbre à la fin du XVIIIe siècle, notamment par ses rôles d'arlequin, et qui est l'image de la façon dont on amuse le peuple pour le détourner des injustices auxquelles il est soumis .

   Ce témoignage montre qu'au sein même du peuple des esprits s'éveillent à la conscience des injustices et de l'égalité .

   Pour autant, peut-on dire que le débat sur la souveraineté du peuple fut tranché par le siècle des Lumières ? Certainement pas , c'était trop tôt  !  L'église continua à maintenir son emprise sur les consciences ;  les possédants surent prendre le pouvoir à leur propre compte ;  les débats demeurèrent l'affaire des élites .

   Mais ce débat est-il tranché aujourd'hui ? Là est la question !

 

 

   NB : (1) . Billet inspiré par le livre de Daniel Roche : " La France des Lumières ." 1993 . Fayard  .

   


 

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Published by regain2012 - dans histoire
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