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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 15:42

" Avec le talent, on fait ce qu'on veut ... Avec le génie, on fait ce qu'on peut . " ( Ingres ) .

 ( Illustration : theatre-contemporain.net : le babil des classes dangereuses ) .

 

 

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   Quand G. Depardieu se défend de son attitude égoïste en évoquant son talent, - " vous sanctionnez le talent, la création, la différence ", dit-il au Premier Ministre - il ignore qu'il replace dans le jeu idéologique, deux notions, qui ont supporté tous les débats politiques du XIXe s. : la vertu et le talent .

  Le XVIIIe siècle s'était terminé, aprés deux révolutions, l'américaine et la française, et grâce au mouvement des " Lumières ",  dans l'exaltation du principe de " l'égalité des conditions ", incarnée dans l'expression " la société des semblables " . Relevons, tout de suite, et pour la clarté de notre propos,  que dans l'esprit des révolutionnaires,  Français ou Américains, il ne fut jamais question d'égalité de " situations " .

   D'ailleurs, dans l'article VI de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, de 1789, repris tel quel, dans la Déclaration de 1793, les choses sont bien claires : " Tous les citoyens étant égaux selon la Loi, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celles de leur vertu et de leurs talents " .

   Quand donc, dans le premier quintile du XIXè s. , le capitalisme prend son essor, avec un déplacement massif des populations rurales vers les villes, des travailleurs indépendants vers le salariat de l'usine, la nature du capitalisme, son efficacité,  fondées sur les inégalités, prennent toute leur ampleur, et heurtent directement le principe révolutionnaire d'égalité, la situation idéologique des classes dirigeantes est fragilisée .

   Les  grandes luttes idéologiques des temps modernes sont en marche .

 


   Il s'agit d'abord de déculpabiliser la bourgeoisie puis de réduire l'influence de l'héritage révolutionnaire .

   Ils seront nombreux alors à visiter les quartiers ouvriers, ces observateurs, qui vont nous peindre la vie ouvrière, à une aune moralisatrice . C'est le début d'un matraquage politique, qui dure encore, sous la forme plus moderne, de la dénonciation de l'assisté, du fainéant .

   Il s'agit, alors,  de prendre le premier terme de l'article VI, de la Déclaration, " la Vertu " et de faire reposer l'origine de toutes les inégalités sur le comportement de l'individu et de nier le rôle de tout contexte social, de tout déterminisme social . Les pseudo-travaux sur " l'imprévoyance, la corruption, la débauche et l'ivrognerie " des ouvriers fleurissent, dans les années 1820-1830 et tout au long de la Monarchie de Juillet .

   L'un des plus connus est " Le tableau de l'état physique et moral des ouvriers " , en 1840, de Louis René Villermé, dans lequel on peut lire : " La trés grande majorité des travailleurs laborieux , rangés,économes, prévoyants, peuvent s'entretenir avec leurs familles, s'ils ne peuvent faire des épargnes ." Plus loin, il dit encore : " Le remède à la pauvreté des travailleurs est leur bonne conduite " .

   Mais le bombardement idéologique va s'amplifier avec des gens comme un certain Saint-Marc Girardin, professeur à la Sorbonne; qui introduisait ses cours par l'expression : " La misère est le châtiment de la paresse et de la débauche . Voilà la leçon que nous donne l'histoire . "

   Un autre " humaniste ", Honoré Antoine Frégier, lui, n'hésitera pas à criminaliser les " classes pauvres et vicieuses " en en faisant " des classes dangereuses ", - " Des classes dangereuses dans la population dans les grandes villes, 1840,  terme trés à la mode, des décennies plus tard, sous le Front Populaire .

   M. joseph Marie de Gérando, ajoutera sa note philanthropique - De la bienfaisance publique, 1839 - " la vertu amène chacun à être content de son sort... à considérer sans envie les situations en apparence plus heureuses... à être préservé de l'impatience et de l'amertume " .

   Bon ! Passons !  Des " tombereaux de livres et d'articles " vont venir, durant toute la Monarchie de Juillet apaiser les consciences de nos bourgeois mal à l'aise . 

   

   Cette propagande idéologique fut la grande maladie du XIXe s., P.  Rasanvallon l'appelle le " libéral-conservatisme " d'où, ajouterai-je,  est issu le néo-libéralisme actuel .

   Mais le combat contre le " droit à l'égalité " mené par les tenants de ce qu'on peut appeler, aujourd'hui, la contre-révolution, ne s'arrêta pas là .

   Il fallait, pour tordre le cou, à ce " besoin malsain " d'égalité, qui agitait les peuples, théoriser, la deuxième notion de l'article VI, le talent . On fit alors appel aux idées des philosophes anglo-saxons, et à la trés chère " loi naturelle " qu'ils avaient inventée .

   Pour raboter définitivement les arguments basés sur les inégalités sociales, on va donc, conjuguer la responsabilité individuelle, la vertu, avec les inégalités naturelles , incarnées dans le talent .

   Charles Dunoyer, un des grands idéologues du régime de Louis Philippe, s'y attelle, dans " De la liberté du travail ", 1845, en remettant en avant ces inégalités, tenues dans un rang inférieur, sous l'Ancien Régime, où triomphaient les droits liés à la  naissance .

   " Les capacités physiques, intellectuelles et morales constituent une loi de l'espèce humaine " . Les effets du régime industriel ne " sont pas tant de faire disparaître les inégalités entre les hommes que de les classer autrement ".

   " Le régime industriel tend à faire que les plus industrieux, les plus actifs, les plus courageux, les mieux réglés, les plus prudents, soient aussi les plus heureux et les plus libres ", disait aussi le Alain Minc du roi-bourgeois .

   Ce mode de pensée n'était pas anodin . " En ne séparant pas les facultés naturelles des comportements, en assimilant intelligence et vertu, talent et bonne conduite, en transformant les formes naturelles en formes de distinction morale, la nouvelle idéologie libérale-conservatrice, jetait aux orties, l'Idée majeure de la Révolution, selon laquelle la Loi peut-être considérée comme une seconde nature bienfaisante, la Loi peut participer à la toujours possible régénération des hommes pour les arracher à leurs déterminismes d'origine " .

   C'est cela que j'appelle la " grande peste du XIXe s. " ,  ce crime majeur , " assimilant la nature à l'ordre existant du monde " .

   Merci M. Depardieu, en justifiant votre attitude hautement méprisante par la loi naturelle, vous nous avez rappelé combien nous avons été, et nous continuons à être abusés, par les défenseurs d'une pensée hypocrite et malsaine, comme peut apparaître votre attitude .

 

  

 

   NB : Texte inspiré du livre de Pierre Rosanvallon : " La société des égaux " . Seuil, 2011 .

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Published by regain2012 - dans histoire
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