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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 14:10

" Mandeville prétend que les abeilles ne peuvent vivre à l'aise dans une grande et puissante ruche, sans beaucoup de vices . Nul royaume, nul Etat, dit-il,  ne peuvent fleurir sans vices . Otez la vanité aux grandes dames, plus de belles manufactures de soie, plus d'ouvriers ni d'ouvrières en mille genres ; une grande partie de la nation est réduite à la mendicité . Otez aux négociants l'avarice, les flottes anglaises seront anéanties . Dépouillez les artistes de l'envie, l'émulation cesse ; on retombe dans l'ignorance et la mendicité ." ( Voltaire, évoquant le texte, de 1714,  du médecin hollandais, émigré à Londres, Bernard Mandeville : " La fable des abeilles " .)

   ( Illustration : notre-planète.info ) .

 

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   " Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger . Il est impossible que la seule vertu rende jamais une Nation célèbre et glorieuse ." ( Bernard Mandeville . La fable des abeilles .)

   Converties à la vertu et à la justice, les abeilles se ruinent . L'image de la ruche passant du vice à la vertu nous montre que la perfection des individus entraîne l'immobilisme et se révèle incompatible avec l'utilité sociale ; en revanche les vices privés font la prospérité publique . Le faste et la vanité des uns nourrissent des milliers de pauvres ; l'envie et l'amour-propre sont " les ministres de l'industrie " .

 

   Le capitalisme naissant, au début du XVIIIe siècle, entraîne avec lui, et tout de suite, le débat sur sa nature profonde, sur ce qu'il peut avoir de moral ou sur son immoralité d'essence . Ce débat commencé au Siècle des Lumières est arrivé jusqu'à nous, sans jamais avoir cessé . Remarquons qu'il fut lancé par les philosophes, les moralistes ou les gens de la société civile, mais pas du tout par les économistes tout à leur chantier de constructions des théories qui allaient donner le système libéral .

   Certains historiens font remonter l'origine du débat à une sorte de texte fondateur, qui dans son cynisme bien anglo-saxon, nous montre les vrais ressorts du capitalisme tout en les assortissant d'une teinte de " culpabilité générale ", par laquelle nous sommes tous complices, parce que nous y trouvons notre intérêt, de ce développement moderne .

   La ruche est prospère, tant que chacun triche un peu, dans la part de travail commun qui lui est dévolue . Le jour où quelques  individus se mettent à prôner la vertu, et sont suivis par un grand nombre de compagnons, la ruche commence à péricliter et finit ruinée .

   Ce qui est intéressant dans ce débat qui va traverser tout le XVIIIe siècle, c'est qu'il aborde déjà la question de la croissance, source de richesse, qu'on l'appelle " utilité sociale", ou " expansion ", avec comme moteur le luxe, ou plus précisément le désir de luxe, d'une part, et , d'autre part, les nuances, déjà présentes, entre anglo-saxons et français . 

 

   Les anglo-saxons posent , dés le départ, comme constitutive de la nouvelle société, la distinction entre " utilité sociale" et " morale", qui ne peuvent qu'être dissociées . Mandeville ira jusqu'à affirmer, ce qui fera le retentissement de sa fable, qu'une " société toute chrétienne" ne peut exister, ou encore " que vous chercherez en vain à associer  la grandeur d'une nation avec la probité", et même : " Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent si nous voulons en retirer les doux fruits ."

   Il condamnera les tenants de la vertu de l'austérité comme tricheurs . Pour lui, le luxe est lié aux moeurs et ce sont les moeurs qui vont porter le développement, articulé à la division du travail, au progrés des échanges, au cercle vertueux de la croissance : on ne peut plus lire en termes de morale les conséquences du développement ; le luxe est un fait d'évidence nécessaire, la culture, qui est faite des moeurs et donc de la morale, ne saurait être que l'apprentissage des règles d'une intelligence économique et sociale .

   Le décor est planté de l'autre côté de La Manche .

   En France, cette voie ne correspond en rien " à l'optimisme général des Lumières" pour lesquelles, la recherche du bonheur pour tous, à travers le progrés technique et social reste la loi .

   Le chantre de la défense des humbles dans le grand mouvement d'expansion reste bien sûr J.J. Rousseau : " Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres ; mais s'il n'y avait point de luxe il n'y aurait point de pauvres ..." ( Réponse à Bordes et à Stanislas .)

   Diderot, dans l'article de l'Encyclopédie consacré au " luxe" paraît nous induire en erreur : " L'objet principal du désir est le luxe, il y a donc du luxe dans tous les Etats, il ajoute du bonheur à l'humanité " . Cependant, dans ses commentaires il introduira la distinction entre " luxe d'ostentation " des pays despotiques, et " luxe de commodité" des nations développées, qui lui permet de condamner le gaspillage de la Cour et de l' Aristocratie, contrastant  avec la pauvreté d'une partie de la population . Et de défendre le luxe utilitaire et modéré, moins dispendieux et plus égalitaire .

   Voltaire, amoureux de l'argent,  sur le sujet est moins tranchant : " Dans un pays où tout le monde allait pieds-nus, le premier qui se fit faire une paire de souliers aimait-il le luxe ? N'était-ce pas un homme trés sensé et trés industrieux ? N'en est-il pas de même de celui qui eut la première chemise, puis qui la fit blanchir et repasser ? Je le crois un génie plein de ressources et capable de gouverner un Etat ." ( Le Dictionnaire Philosophique .)

   " J'aime le luxe et même la mollesse", dira-t-il dans " Le Mondain,  en 1736,  mais c'est plus pour prendre le contre-pied de Rousseau que par conviction .

   Condillac même, le théoricien de la perception prend part au débat : " L'ordre des échanges impose la dynamique des consommations et l'expansion fait le luxe commun à tous ," dit-il dans " Essai sur le commerce et le gouvernement " mais sensible aux déséquilibres qu'entraîne la nouvelle économie il condamne aussitôt l'apparition des inégalités : " le luxe d'une grande capitale est un principe de misère et de dévastation " . 

   Inquiet, il affirmera même qu'il faut de la richesse mais point de riches .

   La critique la plus sévère du luxe viendra d'un aristocrate , Mirabeau :  attaché à la richesse terrienne, créatrice de toute richesse, Mirabeau condamne le goût du  luxe en tant que gaspillage des productions agricoles, il en mesure les excés et les conséquences . Condamnation économique :  le luxe est une dépense qui réduit la rente foncière . Condamnation morale : " les richesses stagnantes dans des canaux impurs ou détournés de leur cours naturel, se dégradent ou s'anéantissent ." ( L'Ami des Hommes .) 

   La sentence est sans appel : " La pente glissante du luxe entraîne la société vers sa corruption ."

 

   Ce trés rapide aperçu nous indique que les confrontations idéologiques d'aujourd'hui, sont nées il y a trois siècles, que les questions posées restent les mêmes, et qu'on n'y a toujours pas répondu : toute l'entreprise consiste à reconstituer l'édifice du droit de la société, pour revenir au " bien public", en combattant le mal , non plus dans l'homme, mais dans la société .

 

 

   NB : texte inspiré par le livre de Daniel Roche : La France des Lumières . Ch. consommations et apparences . Fayard .1993 . Citations, tirées du même ouvrage .

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Published by regain2012 - dans histoire
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