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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 14:40

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" On appellera " illibérale " une culture politique qui disqualifie en son principe la vision libérale " . ( Pierre Rosanvallon ) .

( Illustration : paperblog ) .

 

   La France n'entrera jamais dans la " modernité ", c'est à dire qu'elle ne s'adaptera jamais à la mondialisation, non pas parce qu'elle serait fondamentalement " antilibérale ", ce qui laisserait supposer qu'elle sait ce qu'est le libéralisme, mais parce qu'elle est par essence " illibérale ", comme on dit " amorale " : le préfixe est ici privatif . La France ignore le libéralisme .

   Voilà ce que voudrait nous enseigner l'historien P. Rosanvallon, à partir de ce nouveau concept, bien étrange, " l'illibéralisme ", mais qui signe un constat rédhibitoire : donc la France est condamnée à mourir !

   ( Sauf si on parvient à lui tordre le bras, comme le voudraient les amis de l'historien, du " Siècle ", ce cercle de réflexion, confidentiel,  des milieux financiers, industriels et de la haute administration, fondé en 1944 ) .

 

   Un premier groupe d'arguments de P. Rosanvallon se veut philosophique . Quand l'Europe aux XVII e et XVIIIe siècle , en particulier l'Angleterre, entre dans une période de revendication des droits de l'individu, elle le fait sur la base d'un élargissement du suffrage comme support aux progrés du gouvernement représentatif . L'Europe s'inscrit dans une histoire des libertés : la lutte contre l'absolutisme se traduisant par une demande d'amélioration des procédures de représentation politique . Ce sera le Parlementarisme qui protège du pouvoir absolu, certes, mais qui ne donne pas obligatoirement le pouvoir direct au peuple . ( N. de l'A. ).

    Rien de tel dans la démarche française pour instruire le procés de la monarchie absolue . Le procés se construit  avec un impératif de " rationalisation " , analyse l'historien .

   Ce discours est porté par les physiocrates, pour qui c'est la conformité à la loi naturelle qui protège les libertés et non pas la loi positive, la loi votée, trop dépendante des égarements de la volonté humaine .

   La vision française de la liberté dans son rapport à la Loi est une épistémologie de la connaissance centrée sur la notion d'évidence . ( Descartes : le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ) .

   L'évidence exprime donc la généralité, au-delà de toutes les équivoques, de toutes les particularités . " Quand les hommes sont privés d'évidence, dit le physiocrate Le Mercier de la Rivière, c'est l'opinion qui devient le principe de toutes forces morales . Dans cet état de désordre qui s'en suit, l'idée d'établir des contre-forces pour prévenir les abus arbitraires de l'autorité souveraine , n'est plus que chimère . L'opposé de l' arbitraire c'est l'évidence ... " .

   Et d'ajouter : " L'évidence doit être le principe même de l'autorité parce qu'elle est celui de la réunion des volontés . Elle est l'équivalent du principe d'unanimité, forme de la raison universelle ... C'est un mode d'accés à la vérité et à l'intérêt général qui n'implique  aucunement la délibération ou l'expérimentation ... " . ( L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques . 1767 ) .

   Si la raison n'est pas dans la délibération, exit Montesquieu . Les " Lumières " françaises apprécient les fruits du régime anglais de tolérance et de liberté mais aux procédures représentatives, gages de la protection des personnes et des biens, elles préfèrent l'édification d'un pouvoir Un et Raisonnable, né de de la discussion entre gens éclairés d'où germe la Raison, et cela suffit à produire les conditions de la Liberté .

   C'est ainsi à partir de là que l'on peut différencier les constructions politiques française, anglaise et américaine .

   La France choisit " le despotisme légal ", non porté par une faction, mais par tout le peuple, par le truchement des plébiscites : le Bonapartisme . Comme disait l'écrivain Jean-Baptiste Suard : " Que peuvent représenter des représentants, sinon l'opinion publique ? Que les débats naissent et qu'ils durent tant que l'opinion est incertaine ... " .

   Au modèle anglais de protection des libertés par l'existence de contre-pouvoirs issus de la représentation politique, la France oppose un modèle de rationalisme à la française : " une liberté pensée contre le libéralisme " ! ( P. Rosanvallon ) . Une liberté sans corps intermédiaires !  Ainsi pensait l'Abbé Sieyés - discours sur le veto royal du 7 septembre 1789 -,  il faut ériger la Nation en une puissance aussi compacte et indécomposable que l'avait été la puissance déchue du Monarque , préconisait-il .

 

   " L' illibéralisme " politique français, trouve son pendant, selon P. Rosanvallon, dans le domaine économique, ou plus précisément, le " monisme " français veut que le domaine politique s'enracine dans le domaine économique, par une même disqualification des corps intermédiaires .

   Cette " étrangeté constitutive " trouve son fondement, delon l'historien, dans la "  Loi Le Chapelier " du 14 juin 1791, sous la Constituante, loi dite de l'abolition des Corporations , rapportée par le représentant de la Bretagne,  Isaac Le Chapelier . Ce texte débordait largement les contours des défauts des règlementations corporatives .

   " Il n'y a plus de corporations dans l'Etat ; il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général . Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire , de les séparer de la chose publique par un esprit de coopération " , s'écriera le député breton .

   La Loi proscrit les organisations ouvrières, les corporations des métiers, mais également les rassemblements paysans - marchés sous les halles communales - et les compagnonnages, les régimes de dérogations des manufactures privilégiées - celles du Fg Saint-Antoine à Paris avec leur totale liberté d'embaucher - , ainsi que les règlementations sociales particulières ...

   Elle interdit de fait les grèves et la constitution de syndicats, pour tout le XIXe siècle - il faudra attendre la Loi Waldeck Rousseau du 21 mars 1884, qui autorise la création de syndicats - mais aussi les entreprises non-lucratives et les coopératives ouvrières .

   Par contre, elle ne visait pas les clubs patronaux, les trusts et ententes monopolistiques, qui ne furent jamais inquiétées .

   Les  Décrets  des 2 et 17 mars 1792 ajouteront à la Loi ,

la liberté totale d'exercer l'activité professionnelle de son choix : " Il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer telle profession, art ou métier qu'elle trouve bon ... " .

   Comment un historien du calibre de M. Rosanvallon peut-il qualifier le système économique mis en place par la Constituante d'anti-libéral, pardon, " d'illibéral " ?

   La liberté d'entreprendre est totale, les organisations ouvrières d'entraide ou de lutte sont interdites, tout comme la liberté d'association ( de coalition, disait-on ) . Plus libéral que " ça " tu meurs !

 

   D'accord, comme dans le domaine politique, les corps intermédiaires sont proscrits, les syndicats par exemple, ce qui conduit l'Etat à se substituer à eux , à combler le vide de sociabilité et le déficit de règlementation : on est en droit d'admettre que le modèle social français, non pas jacobin, mais de l'Etat-Providence, a des racines dans cette culture, résumée par l'expression, courante sous la Révolution : " Toutes les corporations tendent à l'aristocratie ", expression loin d'être stupide . 

   Et il est vrai que cette suspicion à l'endroit de tous " les groupes de pression " - les lobbyes - qui marque l'esprit français, nous différencie des anglo-saxons, mais devons-nous en avoir honte ?  Notre méfiance des lobbyes n'est que la méfiance envers tout ce qui trahit l'intérêt général .

   P. Rosanvallon peut essayer de tordre et de retordre la passion française pour l'intérêt général, tenter d'en faire une chose abstraite, et stupide, son hémiplégie intellectuelle ne pourra pas effacer les centaines de millions de morts, victimes de la transition brutale de l'ordre agricole à l'ordre industriel, appelée de façon trés moderne, Révolution industrielle, tout au long du XIXe siècle .

 

 

   NB :  source : article de P. Rosanvallon , " Fondements et problèmes de l'illibéralisme français ", sur le site de l'Académie des Sciences Morales et Politiques ( www.asmp.fr ) .

   

 


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Published by regain2012 - dans histoire
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commentaires

AF30 18/01/2014 23:43


M. Rosanvallon fait parti de l'armée des pénibles qui ont leur rond de serviette dans les médias et par conséquent nous y avons et allons y avoir droit à ses profondes pensées. Ayant été un
acteur important du cercle Montaigne c'est dire le label Gauche qui est accolé à son nom est peu légitime. Enfin à la lecture du résumé qui est fait ici on coonstate une fois encore en creux
qu'il s'agit de critiquer la France et sa résistance à l'idéologie libérale

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