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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 15:26
Peinture illusionniste : Manousl, 2010 .

Peinture illusionniste : Manousl, 2010 .

A Julie .

(1) . Albert Camus, 22 janvier 1958, s'exprimant devant une assemblée de républicains espagnols exilés .

" Le poète qui échoue en face du problème humain, posé sous une forme politique, n'est pas seulement un traître à la cause de l'esprit au profit de l'intérêt, mais c'est aussi un homme perdu . Sa perte est inéluctable . Il perdra sa force créatrice, son talent, et ne fera plus rien de durable . Mais encore, son œuvre d'autrefois qui ne porte pas l'empreinte de de faute et qui a été bonne, cessera de l'être . Elle ne signifiera plus rien aux yeux des hommes ... " ( Thomas Mann, Prix Nobel allemand de littérature, dans " Espagne ", pamphlet de six pages, aujourd'hui oublié, Zurich, été 1936, à propos du putsch du 16 juillet, en Espagne ) .

En Espagne, le coup d'état militaire contre le gouvernement de la République est historiquement daté : 18 juillet 1936 . Le coup d'état contre l'esprit, contre l'intelligence, ce que Thomas Mann décrit ainsi : " En Espagne, il s'agit pour tout homme, et en particulier pour le poète, de sauver son esprit - et pourquoi ne pas employer le terme religieux ? - de sauver son âme ", peut également être daté .

Le 12 octobre 1936 à l'Université de Salamanque . Ce jour-là, dans le grand amphithéâtre de la célèbre université, se tient un grand colloque pour la célébration de la " Journée de la Race " . La ville de Salamanque se trouve en territoire nationaliste . Le QG du général Franco n'est qu'à une centaine de mètres de l'Université .

Le général Millan-Astray, fondateur de la Légion étrangère, est présent : ses fidèles ont déjà scandé, à plusieurs reprises, le cri de ralliement de la Légion : " Vive la mort " !

Le Recteur de l'Université, le grand poète et philosophe, Miguel de Unamuno, plutôt favorable, jusque-là, à la rébellion, prend la parole : " Je viens d'entendre un cri nécrophile et insensé : vive la mort ! Et moi qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes, je dois dire en ma qualité d'expert, que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant " .

Le général riposte : " A mort l'intellectualité traîtresse " ! ( Mort à l'intelligence ) .

Unamuno poursuit : " Cette université est le temple de l'intelligence et j'en suis le grand-prêtre . Vous profanez cette enceinte sacrée . Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu'il n'en faut . Mais vous ne convaincrez pas . Car pour convaincre, il faudrait que vous ayez des arguments . Or pour cela il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit avec vous " .

Il ajoute : " Le général Millan-Astray est un infirme de guerre . ( Le militaire a perdu un bras et un œil ) . Cervantes l'était aussi ( devenu manchot à la bataille de Lépante ) . Mais le général n'a pas la grandeur spirituelle de Cervantes ..." .

Unamuno dut la vie, ce jour-là, à l'épouse du Général Franco, doña Carmen Polo, qui le prit par le bras et le ramena chez lui . Unamuno, révoqué et assigné à résidence à Salamanque, meurt le 31 décembre 1936 .

Ces canons, ces bombardements,, ces bataillons venus de tous les horizons, de gauche, de droite, d'Italie, d'Allemagne, pour détruire l'esprit ? Oui ! affirme Mann .

Et d'ailleurs, de quel côté est-il, cet esprit, de quel côté est-elle l'intelligence ? La sublime cordée d'intellectuels, nobélisés, qui va, dès 1936, dénoncer la mort de la conscience est là, qui va répondre à la question : Mann, Gide, le catholique Bernanos qui dira du pacte de non-intervention : " Tous les jours la France s'essuie des crachats des dictateurs " . A. Camus, quelques années plus tard .

D'autres écrivains surgissent, prenant fait et cause, pour l'une ou l'autre des factions de gauche, sur le terrain : Dos Passos, Hemingway, Malraux .

Certains voudront peut-être dater, cette deuxième guerre dans la guerre, de l'aube de ce 17 août 1936 où les nationalistes exécutèrent le grand poète andalou Federico Garcia Lorca, à Alfacar . Je ne discuterai pas leur choix, tout aussi légitime que le mien . Cependant, je pense que le poète andalou avait davantage endossé " le problème humain ", dans sa globalité, que l'esprit, comme le montre el " Romance de la Garde Civile ", sublime pic de poésie contre le pire, et qui lui coûtera la vie .

Pour beaucoup, le conflit espagnol resta un conflit politique, une dispute entre idéologies pour le pouvoir, le capitalisme contre le socialisme, la droite contre la gauche, les riches contre les pauvres : ainsi, dès 1945, on pouvait classer l'affaire .

Mais les poètes qui ont combattu sont toujours là, parce qu'ils sont hors du temps, ne sont pas restés confinés à leurs écrits et ont pris parti . Ainsi, Miguel Hernandez, le cadet de Lorca, mort dans une prison putride d'Alicante, dernier bastion républicain à tomber . Rafael Alberti, à Madrid, récitant ses poèmes, à l'heure même des combats . Antonio Machado, mort à Collioure, en janvier 1939, dans la misère de l'exil . José Bergamin, le poète catholique, pourfendant l'église catholique et son absence d'humanité ; le rayonnant Juan Ramon Jiménez, autre Prix Nobel, réfugié à Cuba ...

Une grande partie de la poésie latino-américaine se mobilisera également, du Chilien Pablo Neruda, encore un Prix Nobel, au Cubain Nicolas Guillén .

L'historien Bartolomé Bennassar, spécialiste de l'Espagne, parle " d'une explosion poétique " qui aurait caractérisé ce moment historique exceptionnel : il estime à plus de vingt mille le nombre de poèmes écrits alors, et à cinq mille ceux écrits par des auteurs engagés dans la lutte, des poèmes écrits au fond des tranchées, avant de monter à l'assaut, par des mains anonymes .

Oui, l'écrivain Jean-Pierre Barou a raison : " La guerre d'Espagne ne fait que commencer " ( Seuil, 2015 ), car une relecture totale de cet évènement est devenue nécessaire, au regard de l'évolution dans laquelle l'Europe est engagée .

Voilà à quelles réflexions m'a conduit " le bon mot " du Président du dimanche 19 avril, sur les communistes : paradoxale ironie !

En 2011, Stéphane Hessel, auteur de l'appel " Indignez-vous ! " qui a connu un vif succès en Espagne, fut accueilli par un présentateur de la radio la plus écoutée de Madrid, dans ses studios, par ces mots : " Voilà quarante ans que nous attendions ce message " .

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Published by regain2012 - dans histoire
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remier 24/04/2015 09:15

merci pour ce rappel si émouvant et instructif nous en avons grand besoin

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