Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 14:37
Un acte fondateur .

" Jusque dans les années 1880, la perception de l'Autre n'est pas, le plus souvent, fondée sur la définition nationale . Les études sont nombreuses qui montrent qu'au milieu du XIXe s. " l'étranger " est encore avant tout celui qui n'appartient pas à la communauté locale " . ( Gérard Noiriel ) .

L'historienne Michelle Perrot relève ( 1960 ) que pendant la crise des années 1880-90 : " Les heurts avec les ouvriers étrangers ont créé un climat favorable et concret pour la cristallisation du nationalisme . La rivalité quotidienne avec les immigrés a conduit les ouvriers français à prendre conscience de l'existence même de l'étranger " .

L'historien G. Noiriel enrichit le point de vue de sa consoeur par une approche politique particulièrement originale et intéressante .

Une définition nationale de la " xénophobie ", à partir des années 1880, n'est pas possible si l'on exclut de l'analyse trois éléments : la construction de la République ( la IIIe ) - encore fragile - du régime parlementaire, et l'implantation enfin réelle du Suffrage Universel ( Michel Offerlé, politologue, " Les socialistes et Paris : des communards aux conseillers municipaux ", 1980 ) .

La mise en place du Suffrage Universel, comme cause constituante d'une xénophobie latente, n'est pas un argument historiquement banal, et pourtant !

On oublie trop souvent que le vote, s'il est devenu aujourd'hui " une routine " ne s'est imposé que progressivement comme une donnée " naturelle " de la vie politique . Déléguer sa parole et sa parcelle de pouvoir à des représentants ne va pas forcément de soi . Il a donc fallu que les professionnels de la politique déploient des trésors d'imagination pour susciter une adhésion de masse à leurs programmes . D'autant plus qu'à peine libéré de ses entraves le suffrage universel montre ses limites . Non seulement il n'apparaît pas comme la solution miracle à tous les problèmes, mais en plus il apparaît très vite que " l'éducation du citoyen " ne suffit pas à entraîner une utilisation " raisonnable " du vote démocratique . Dit autrement, les arguments pédagogiques d'appel à la raison ou aux intérêts de classe, chers aux républicains, ne suffisent pas, dans la logique d'une démocratie parlementaire, à susciter la mobilisation des masses .

Ce système politique, reposant sur la dépossession du plus grand nombre, il favorise les techniques de manipulation ( Barrès ) : jeux sur " les fantasmes ", " le vécu " ou " le familier " .

Ainsi, peut-on avancer l'idée que la grande découverte de la fin du XIXe s. est la place essentielle que tiennent " les sentiments d'appartenance dans l'expression des choix politiques " . Pour dire cela autrement : " pour que la nation ne soit plus une entité abstraite, réservée à un petit cercle de spécialistes, il faut l'articuler à des notions plus proches du vécu de la masse des individus ", explique G. Noiriel .

Ce sera le rôle des techniques politiques mises en œuvre dans les discours, mais aussi dans les pratiques, pour " produire des médiations " : l'emboîtement des chez-soi, de l'espace familial, de la maison, en passant par l'identité régionale ( les folklores : ces "incarnations " d'une appartenance supérieure ), les mythes ( Jeanne d'Arc ) pour atteindre une identité nationale .

Alors, la réponse s'impose à tout le personnel politique . Si la propagande nationale a besoin d'être " concrétisée ", " incarnée ", " relocalisée " pour être efficace, une seule vérité : " Il faut, naturellement, entretenir la visibilité de l'étranger " .

Et " l'acte fondateur " de cette " visibilité " qui portera la xénophobie des Français, jusqu'à aujourd'hui, arrive en 1888, en deux temps : le très long rapport " Pradon ", soumis à la Chambre des Députés en février 1888, qui innove par l'exposé des motifs qui identifient l'étranger - l'Allemand en premier lieu - dangereux pour la sécurité nationale . " Nous ne pouvons méconnaître que les évènements des 20 dernières années aient troublé de quelque amertume la bienveillance proverbiale ( sic ) de notre pays pour les étrangers ... qui font une redoutable concurrence aux ouvriers du pays ... leur emploi dans les chantiers a souvent suscité des rixes avec nos nationaux . de nombreuses plaintes se sont élevées . Néanmoins le nombre d'étrangers va grossissant ... " . ( Citation du Monde Diplomatique ) .

Ce rapport donnera lieu, quelques mois plus tard, le 2 octobre 1888, au Décret dit " du 10 vendémiaire an IV ", première législation sur le séjour des étrangers dans notre pays .

" Tout étranger résidant quinze jours ou plus en France doit se déclarer à la mairie ... Il y énoncera ses noms et prénoms et ceux de ses père et mère, la ville et le pays d'origine, la date et le lieu d'arrivée en France, et le numéro qui lui a été attribué à son arrivée, son adresse dans la commune, son métier et les membres de sa famille ... Procédure à répéter à chaque changement de domicile ... Le non respect de ces dispositions pourra entraîner l'expulsion du contrevenant et de toute sa famille ... " .

Ce Décret sera suivi de quatre autres : 1893, sur la protection du travail national ; 1914, mesures contre les étrangers " stationnés " en France ; 1917, deux textes portant création de la carte d'identité à l'usage des étrangers .

Nous n'insisterons pas sur l'accompagnement médiatique de ces mesures, nous en avons assez parlé ici .

" La multiplication des projets de loi contre les étrangers montre que la machine est suffisamment " huilée " pour fonctionner toute seule ", constate G. Noiriel . La question des étrangers est maintenant devenue un " sujet politique " à part entière que les élus intègrent dans leurs stratégies de pouvoir et de réélection . Un projet de loi contre les étrangers n'est-il pas le moyen le plus commode de montrer aux électeurs qu'on s'occupe d'eux ? ( N. Sarkozy fut un orfèvre en la matière ) .

Les études montrent, à partir de l'examen des professions de foi des candidats aux élections législatives dans les années qui suivirent le Décret de 1888, une rapidité de diffusion des propositions concernant la protection du marché du travail, fulgurante .

Et pourtant, quelques années auparavant, la question politique de la place des étrangers - malgré les rixes, les heurts, les mobilisations populaires sporadiques, étroitement liés aux zones frontalières - jouissait d'une réelle indifférence " politique " au sein des couches populaires . Elle agitait beaucoup plus le " microcosme politique ", dirait-on aujourd'hui .

C'est ce que révèlent deux grandes consultations populaires, certaines questions ayant été rédigées par des ouvriers, en 1848 et en 1884 : " Enquêtes nationales sur la crise économique " . L'enquête de 1848 ne comportait aucune allusion aux travailleurs étrangers, par contre le questionnaire de 1884, lors de questions élaborées par des élus, aborde explicitement la responsabilité des travailleurs étrangers dans la crise .

Mais , l'étude des dossiers concernant l'enquête, révèle que, dans les couches populaires, les réponses, au sujet des immigrés, restent modérées voire teintées d'indifférence, précise G. Noiriel .

D'où la conclusion qui s'impose comme une évidence : il y eut en 1884, " un effet d'imposition de la problématique ", venant des milieux politiques, déjà incapables de résoudre les questions économiques, et occultant cette incapacité, derrière des sujets , électoralement , beaucoup plus profitables .

La tradition était née, dans laquelle les protagonistes politiques allaient pouvoir puiser, lors des crise ultérieures, jusqu'à Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy .

Partager cet article

Repost 0
Published by regain2012 - dans Société
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Regain 2012
  • Regain 2012
  • : Pour un retour à la démocratie réelle où le citoyen redevient acteur de son avenir et cesse de déléguer son pouvoir à des partis ou à des dirigeants trop éloignés des souffrances des peuples.
  • Contact

Vous aimerez peut-être :

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Recherche

Nuage de tags

Nombre de visiteurs en ligne

Il y a actuellement    personne(s) sur ce blog

Catégories

Liens