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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 14:31

(1) . Abdelmalek Sayad : " Ces étrangers qui sont aussi la France ", Projet, 1983 .

" Quand nous parlons de Français dès le seuil d'une histoire dite de " France " et que nous continuons d'en parler tout au long de cette histoire, avons-nous raison ? ( Lucien Febvre , Combats pour l'histoire, 1953 ) .

L'extrême- droite de la pensée, incarnée dans " Le club de l'horloge ", fondé en 1974, nie toute l'histoire de France, quand ce dernier déclare ( 1985 ) : " Etre français , c'est être un homme qui vit sur le territoire national, où il est né, où ses parents et grands-parents sont nés " .

Qu'on le veuille ou non, " l'Etre français " aujourd'hui est l'aboutissement d'un processus qui depuis plus d'un siècle a progressivement bouleversé de fond en comble la vieille société rurale de l'Ancien Régime, pour en faire une société industrielle et nationale, où de nouvelles formes de production, de nouveaux groupes sociaux, des mutations décisives ont contribué à " la fabrication d'un homme nouveau ", fait " d'allogène dans l'indigène " . ( A. Sayad ) .

Les vraies questions sont exposées devant nous, par l'historien : les étrangers sont venus " boucher les trous " d'une population déclinante à cause de comportements malthusiens précoces puis à cause de la boucherie de 14-18 et ses un million et demi de morts, sachant que le recours de l'industrie française à l'immigration massive et organisée est largement antérieur à 1914 .

La spécificité française - si honnie par les ultra-libéraux d'aujourd'hui - tient pourtant toute dans ce constat . Karl Marx, Max Weber, Karl Polanyi ou encore Marc Bloch nous apportent des réponses que les membres du Club de l'Horloge et Eric Zemmour auraient dû relire . " Le fil conducteur qui permet de rendre compte de cette spécificité française tient dans l'ampleur du refus des classes populaires d'une industrialisation qui remettait radicalement en cause leur mode de vie et leur raison d'être ", explique Gérard Noiriel .

Karl Polonyi nous prévient : l'objectif fondamental de toutes les révolutions industrielles est de transformer de fond en comble la logique économique et les systèmes de valeurs qui fondaient l'existence même des sociétés rurales ; l'avènement du capitalisme et du marché autorégulé signifie que la terre, la monnaie et le travail doivent devenir des marchandises qui s'échangent sur des marchés à des prix qui fluctuent en fonction de l'offre et de la demande .

Du point de vue de l'histoire sociale, cela signifie l'expropriation d'une masse importante de paysans, plus ou moins indépendants, et leur transformation en ouvriers d'industrie vendant leur force de travail ( Marx ) contre un salaire .

Si l'Angleterre se jette éperdument dans cette logique dès le XVIe s. ( Le mouvement des enclosures qui jette des centaines de milliers de paysans vers les industries de la ville ), la paysannerie française résiste et loin de disparaître, est plutôt consolidée dans son enracinement .

Il faut relire Marc Bloch et ses études sur la France rurale, qui donnent à ces particularités le bon sens de la " longue durée " . Pour ce médiéviste averti, c'est, dès les XIIe et XIIIe s; que les premières différences apparaissent entre les seigneuries françaises et les manoirs anglais . Dès le Moyen Age, le monde rural français est moins soumis au seigneur, grâce à la protection " intéressée " du pouvoir royal, qui favorise l'accès à la propriété de la petite paysannerie, afin de tarir les ressources des féodaux, venant du droit à prélever l'impôt .

Au XVIIe s., le triomphe de " la société de cour " éloigne la noblesse de ses terres, et ses besoins d'argent l'obligent à vendre, par petits morceaux, ses possessions, favorisant l'extension de la petite propriété paysanne, très largement répandue, juste avant la Révolution, et qui se consolidera, après avec l'abolition des droits féodaux et la vente des biens nationaux .

En Grande-Bretagne, le grand domaine est déjà la règle .

En France se développe au XIXe s., sur une grande échelle, une industrie familiale rurale qui fournit au paysan des compléments de ressources qui lui permettent, même si son lopin est minuscule, de survivre et d'échapper au déracinement . C'est l'apparition du " paysan-ouvrier ", d'une domination numérique de petits propriétaires agricoles participant à la vie industrielle ( dominée par le textile ) .

Dans la grande ville se trouve le centre de la " fabrique " assurant la commercialisation des produits, les opérations délicates de finition, de décoration et les tâches les plus mécanisées .

La ville est également dominée par l'univers des ouvriers de " métier " issus de la grande tradition corporative de l'artisanat de haute qualité, pour les élites locales . Les migrations temporaires internes complètent cette logique, en particulier dans le bâtiment où les fluctuations de l'activité sont très fortes . Cela crée une souplesse économique qui fera le dynamisme industriel français du XIXe s.

Les immigrés vont trouver toute leur place dans ce processus . Ils participent largement aux migrations saisonnières comme ouvriers agricoles, manœuvres dans les chantiers de construction et dans les nouvelles usines, non encore investies par les ouvriers français, où ils sont, déjà, utilisés en masse aux postes les plus mécanisés ou les plus insalubres : filatures de Roubaix, savonneries de Marseille, par exemple .

Sous le Second Empire, où Napoléon III encourage le développement industriel : construction des chemins de fer, travaux publics, industrie métallurgique, industries mal adaptées au statut du " paysan-ouvrier ", provoquent l'arrivée en masse de travailleurs immigrés dont le nombre double, durant les vingt années du Second Empire .

Mais ce système ne tiendra pas longtemps . La concurrence des pays étrangers, produits à plus faible coût et démantèlement - déjà - des obstacles protectionnistes, la faiblesse du marché intérieur, liée à une faible urbanisation consécutive à l'enracinement paysan maintenu, conduisent à la crise des années 1880 .

Une crise qui constitue un moment de rupture essentiel de toute l'histoire contemporaine de la France . C'est la fin d'une logique économique, mais aussi de tout un monde centré sur la pluriactivité et l'enracinement rural .

La rationalisation du travail - qui dès lors ne s'arrêtera plus -, la division du travail et l'entreprise juridiquement fondée, font leur apparition, s'appuyant sur le triomphe de la science et de la technologie .

Les chefs d'entreprise se trouvent ainsi confrontés à une question lancinante : " Comment fabriquer une classe ouvrière enracinée dans le monde de l'usine et adaptée aux exigences de la deuxième révolution industrielle qui arrive, par laquelle se fera le renouveau économique du pays ? " ( Gérard Noiriel ) .

Mais la résistance collective à la prolétarisation et au déracinement reste grande, compliquée par la crise démographique et la faiblesse du taux de natalité, qui s'explique par deux considérations : maîtriser la fécondité est un moyen de l'ascension sociale des enfants, en leur transmettant un patrimoine intact ou en leur donnant " un capital scolaire ", une qualification pour des emplois de spécialistes ou des emplois de bureau .

La situation devient préoccupante pour les entreprises notamment de l'industrie lourde : mines, sidérurgie, chimie, électrochimie ... Dès les premières années du XXe s., les essais d'importation de main-d'œuvre immigrée se multiplient : Roumains, Polonais, Italiens, Kabyles travaillant dans les mines de phosphate d'Afrique du Nord ...

Quelle " magie sociale " a pu faire que les paysans ont pu rester en majorité sur leurs terres, jusqu'à l'après deuxième guerre mondiale, que les classes moyennes ont pu s'étoffer considérablement, que la grande industrie s'est déployée - certes avec quelque 75 années de retard par rapport à la Grande-Bretagne - alors que la population restait numériquement stagnante ?

C'est tout simplement au niveau de cette question qu'il faut faire intervenir l'immigration ! Une immigration que l'on va chercher massivement puis canaliser, par les moyens administratifs et policiers, vers les secteurs les plus défavorisés en main-d'œuvre .

C'est " la voie française " de notre industrialisation contemporaine, écrit G. Noiriel . On n'insistera jamais assez sur le rôle de l'immigration dans l'industrialisation de notre pays, dont nous bénéficions tous, qui a permis de pallier le déficit de main-d'œuvre dans certains secteurs, rôle très rarement mentionné dans les ouvrages d'histoire économique, alors même qu'on en fait une évidence à propos des Etats-Unis . Où est l'erreur ?

C'est pourquoi il fallait prendre aussi le temps de passer par notre histoire du Moyen-Age !

NB : Source . Gérard Noiriel, " Le creuset français " .

Courrier International .

Courrier International .

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Published by regain2012 - dans Société
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