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4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 14:18

" Il fallait connaître la loi de la gravitation pour construire des avions qui puissent justement la combattre efficacement " ( Pierre Bourdieu ) .

Jusqu'à la fin de son mandat, N. Sarkozy n'a cessé de répéter : je ne perdrai pas une minute ... car il faut accélérer les réformes .

Le 14 juillet dernier, son successeur reprend les mêmes mots, promettant de ne pas perdre une minute et qu'il va accélérer les réformes .

Le 27 août dernier, la Commission Européenne exhorte le Premier Ministre français, Manuel Valls, à accélérer les réformes .

Les " modernes " n'ont que ce mot à la bouche : " ac-cé-lé-rer " !

Du PDG d'AXA, " l'urgence est telle qu'il faut maintenant passer à l'action " à Jacques Attali qui sonne le tocsin, le 30 juillet dernier, dans l'Express : " Il reste six semaines, au plus, à F. Hollande, pour prendre enfin les décisions courageuses ... " .

Mais qu'ont-ils donc tous ces bonimenteurs avec le temps ?

La réponse est en partie dans les propos de l'Américain Thomas Petterfy - l'homme qui a eu l'idée d'équiper les traders en bourse et les places boursières d'ordinateurs surpuissants permettant de griller tout concurrent : " Le capitalisme reflète la nature intrinsèque de l'homme, c'est pourquoi il ne s'écroulera jamais . La compétition est incontournable . Nous avons tous été programmés pour la compétition ..." ( Cf. le documentaire de Ph. Borrel, sur ARTE, du 2 septembre, " L'urgence de ralentir " ) .

Aller plus vite, c'est toujours vouloir dépasser le voisin, mais comme lui-même accélère selon le même principe, le risque de sur-place est grand, comme pour Alice courant sans arrêt sur " l'échiquier la reine rouge ", uniquement pour rester sur place .

Le meilleur ouvrage sur le sujet est certainement celui du sociologue allemand Hartmut Rosa - " Accélération . Critique du temps social " - ( La Découverte, 2010 ).

H. Rosa y décortique l'obsession contemporaine de la vitesse : " La société moderne est devenue une machine qui avance à l'aveugle et qui va dans un sens contraire à celui des promesses d'autodétermination que devrait présenter la modernité " .

Pourquoi ? Parce que les nouvelles technologies ne nous libèrent pas des pesanteurs et des lenteurs d'autrefois, ce serait même le contraire : " Le temps nous presse de plus en plus alors que la technologie nous rend de plus en plus rapides " .

Examinons la situation dans le domaine du travail : le nombre de chômeurs gonfle affreusement mais ceux qui ont la chance d'avoir un " emploi " souffrent, de plus en plus, des contrôles informatiques sans cesse plus pesants et d'une exigence de productivité accrue, au point qu'ils " angoissent, craquent, haïssent leur travail " et viennent alimenter le fleuve de la pathologie de la modernité : la dépression .

Hartmut Rosa met l'accent sur une contradiction de notre temps : alors même que notre temps libre augmente, dans notre vie quotidienne, nous éprouvons le sentiment que nous souffrons d'une pénurie de temps, que nous n'avons plus le temps de rien entreprendre tant les nouvelles possibilités qui s'offrent à nous s'accroissent à une vitesse effrénée . Tant et si bien que nous ne supportons plus la lenteur .

Alors nous grapillons dans des activités à faible satisfaction, mais où la satisfaction est garantie bien que de court terme : les industries du divertissement occupent avec succès cet espace très lucratif .

Ajoutons que " le projet de la modernité " s'accompagne d'une propagande idéologique qui annonce, avec une victoire sur le temps, la naissance glorieuse de l'ère de " l'autonomie " .

" Nous ne serons plus liés à rien et en permanence disponibles de sorte à ne rien manquer " , explique la sociologue Elodie Wahl qui a travaillé sur le livre de Rosa .

Dans cette expression se noue tout le drame de la pseudo-modernité !

Jusque-là, les institutions avaient pour mission d'intégrer l'accélération de sorte à la rendre supportable par les individus ; et le plus souvent, celles-ci, compensaient les effets de l'accélération en assurant aux individus un minimum de sécurité .

L'ultra-libéralisme procède de tout le contraire : les sécurités, les protections sociales constituent un frein à l'accélération technologique, à l'accélération économique, pour le meilleur et pour le pire .

La démocratie, le débat démocratique - dont le fonctionnement par définition prend du temps - ne peuvent pas cohabiter avec l'accélération néo-capitaliste : eux-aussi sont des freins !

Dès lors, le " en-avant " - clamé par nos élites, n'est autre que le slogan idéologique d'une classe dominante, qui cache - le fameux voile de Rawls - derrière un " adaptons la politique au rythme accéléré des innovations ", une bien plus triste vérité : " préparons la disparition de la politique de toute la sphère économique " . Pour la sphère sociétale, faisons confiance aux accélérations technologiques .

NB : D'après l'article de Jean-Luc Porquet, Le canard enchaîné du 3 septembre 2014 et le billet d'Elodie Wahl, sur le site : lectures.revues.org / " Hartmut Rosa, Accélération .

Sud du Vercors . Photo Pascal Lando .

Sud du Vercors . Photo Pascal Lando .

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Published by regain2012 - dans Société
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JML 04/09/2014 17:36

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